Le blog d'Yves Ballu, Cairn

Affaire Vincendon et Henry : Jean Henry s'exprime sur l'attitude de Walter Bonatti

Après Claude Dufourmantelle, Jean Henry s'exprime sur l'affaire Vincendon et Henry

Le frère ainé de François vit aux USA depuis l'époque du drame. Lorsque j'ai rédigé "Naufrage au Mont Blanc", il y a 20 ans, son témoignage m'a été précieux, car il était très proche de son frère avec lequel il a gravi un certain nombre de voies dans les Alpes, et entretenu une correspondance passionnante. Il m'a notamment fourni des informations et des documents essentiels. En juin 2007, lors d'un voyage en France, il a passé quelques jours à la maison, et nous sommes allé à Chamonix. Ce fut l'occasion pour lui de rencontrer Jean Minster et Gilbert Chappaz, les derniers guides sauveteurs encore vivants. Une rencontre bouleversante au cours de laquelle Gilbert Chappaz lui a demandé pardon pour n'avoir pas pu tenir sa promesse de revenir chercher les "naufragés" installés dans la carcasse de l'hélicoptère. Un pardon évidemment accordé : « Ils n’ont pas pu aller les rechercher pour un certain nombre de raisons, notamment le mauvais temps. Il a vécu avec ça toute sa vie, et cela a du être très pénible. »

Chamonix Vincendon et Henry Chappaz Minster Henry 044_redimensionnerA gauche Glibert Chappaz, à droite Jean Henry au cimetière de Chamonix en juin 2007

Sortie de l'église mars 1957 en bas à gauche Aristide Vincendon tient son chapeau dans ses mains frère jumeau d´Emile A côté de lui, sa femme plus grande que lui Annie Vincendon_Mars 1957 : Jean Henry à la sortie de l'église lors des obsèques de son frère

Jean Henry a lu les différentes versions de l'article d'Eric Vola publié par le site summit.post. Et il a tenu à réagir. Ce texte qu'il m'a autorisé à publier apporte, me semble-t-il une réponse à la "controverse Bonatti" ouverte par Vola. Et en particulier à la question : "Bonatti a-t-il abandonné Vincendon et Henry ?". Si quelqu'un pourrait reprocher au guide italien d'avoir une responsabilité dans la mort tragique des "naufragés", et lui en vouloir, ce serait en premier lieu un proche des victimes. Concernant Jean Vincendon, je peux témoigner que ni sa maman, ni ses amis, en particulier Bob Xueref n'ont jamais émis un tel grief. Pour François Henry, je laisse la parole à son frère :

 

Jean Henry

Jean Henry Claire Simiand à Veurey 04_redimensionner

L’article d’Eric Vola publié récemment sur le site summitpost.org offre une version en langue anglaise de ce qui est généralement appelé « l’Affaire Vincendon et Henry ». Sous le titre  « Shipwrecked on Mont Blanc : the Vincendon and Henry Tragedy » (« Shipwreck » dans la suite), Vola offre un condensé du livre « Naufrage au Mont Blanc – L’Affaire Vincendon et Henry » (« Naufrage » dans la suite) de Yves Ballu, publié par les éditions Glénat il y a 20 ans et récemment réédité par les éditions Guérin avec  des illustrations et autres additions. Le livre de Ballu sert de base à l’article de Vola, auquel il a, bien entendu, ajouté ses propres contributions. La lecture de « Shipwreck » m’a, par moments, surpris. Mon objectif n’est pas d’initier une nouvelle polémique, l’Affaire en a généré suffisamment, mais de commenter certains aspects de l’article de Vola.

A la lecture de la version originale de l’article de Vola, la photo avec la légende « Henry souriant » (« Henry smiling ») m’a bouleversé. Après une série de bivouacs à même la neige, leurs membres profondément gelés, ils voient l’hélicoptère du salut s’écraser à quelques mètres d’eux et ils sourient ? Incidemment, l’alpiniste vu de face est Vincendon dont le sourire est plutôt un rictus et mon frère est à gauche de profil. Je suis soulagé que Vola ait éliminé cette légende de très mauvais goût des versions ultérieures et révisées de son article mais aussi déçu qu’il ne se soit pas donné la peine d’identifier les deux jeunes gens correctement.

Peu après le drame, (février – mars 1957), Bonatti et Gheser ont, indépendamment, publié des articles décrivant l’ascension en compagnie de la cordée Vincendon-Henry. Les deux articles sont essentiellement interchangeables, relatent les mêmes faits. Copies de ces articles et d’autres documents recueillis et utilisés par Ballu lors de la préparation de « Naufrage » sont accessibles sur le blog de Yves Ballu. Par la suite, et particulièrement quand Ballu préparait la première édition de « Naufrage », il a constaté des différences entre les articles originaux de Bonatti et ses autres articles et livres  ultérieurs. Gheser, par contre, n’a pas changé sa version des évènements quarante ans après les faits. Ballu dans son introduction avertit le lecteur que « dans le cas où le récit d’un témoin change, la première version des faits sera considérée comme la plus authentique », d’où le choix des  versions  originales de Gheser et de Bonatti. Etant donné la similitude de ces versions, c’est un choix logique. La version commune de l’ascension est en fait très simple : après un bivouac très pénible, Bonatti rejoint la cordée franco-belge et la ramène une centaine de mètres plus haut. Ils forment une cordée de quatre que Bonatti sort de l’éperon de la Brenva dans des conditions difficiles, la cordée commune explore la possibilité de descendre directement par le passage Balmat qu’ils abandonnent parce que trop dangereux, les alpinistes d’un commun accord décident de se séparer en deux cordées pour se retrouver au refuge Vallot. C’est ce que « Naufrage » relate.

Dans le chapitre intitulé « La controverse Bonatti » de « Shipwreck », Vola discute certains aspects des divergences entre les articles originaux de Bonatti et ses publications ultérieures.

La question du piolet de Bonatti cassé au cours d’une reconnaissance par Bonatti vers la Poire est un exemple de ces divergences de vue. Dans ses articles ultérieurs, Bonatti précise que le piolet n’était pas cassé mais seulement fêlé  ou fissuré et qu’il l’avait réparé à l’aide d’une cordelette. Une simple question de sémantique qui ne justifie pas la mention de « controverse » ou une critique de « Naufrage ». Si le piolet avait simplement été déclaré « endommagé », aucune question n’aurait été posée. De plus, rien ne permet d’affirmer que le piolet en question n’a pas rendu les services qu’il devait rendre et qu’il aurait constitué un handicap particulier durant le reste de l’ascension. Dans « Naufrage », il n’en est plus question après l'épisode du refuge de La Fourche. Affaire close en ce qui me concerne.

Une autre controverse mentionnée par Vola est que les deux cordées auraient repris leur indépendance, se seraient séparées, lorsque la cordée franco-belge qui peinait à suivre les Italiens a proposé un arrêt repos et casse-croûte près du sommet, ce qui pourrait suggérer que Bonatti les ait abandonnés. « Naufrage » situe précisément cette séparation à 350 mètres du sommet. Mais pourquoi une séparation à une altitude plus élevée serait-elle considérée comme un abandon alors qu’une séparation à une altitude moindre serait une séparation et pas un abandon ? On pourrait tout aussi bien imaginer l'inverse. Cela ne me semble pas clair, mais dans l’esprit de Bonatti et de Vola la controverse relative à un abandon possible semble dépendre de l’endroit où la séparation a eu lieu.  Personnellement, je n’ai aucun doute  : Bonatti n’a pas abandonné Vincendon et mon frère. De même, les membres de ma famille, amis et connaissances avec qui j’ai parlé avant et après la parution de « Naufrage » n’ont jamais mentionné un abandon. Un abandon ou une suspicion d’abandon n’apparaît nulle part dans « Naufrage ».

Dans ses deux articles initiaux (février et mars 1957) Bonatti déclare qu’après avoir abandonné l’idée de descendre directement vers Chamonix par l’ancien passage (passage Balmat), il a expliqué aux autres membres de la cordée que la seule solution viable était de rejoindre le refuge Vallot et que, d’un commun accord, ils ont décidé de se séparer en deux cordées, la cordée franco-belge, plus lente, profitant de la trace de Bonatti. Gheser dans son article initial (février 1957) et sa lettre à Ballu (1997) confirme ceci. Le témoignage de l’adjudant Blanc qui rapporte la description des évènements par mon frère est en complet accord. Sur base de ces témoignages concordants confirmant une séparation à une altitude relativement basse l’idée d’un abandon est éliminée. Vola, cependant se basant sur le fait que la toponymie de Gheser est erronée, suggère que le récit de Gheser pourrait laisser supposer que la séparation a pris place plus haut et que Bonatti les auraient abandonnés. Dans l’article de Sport et Vie de février 1957, Bonatti dit : « J’ai d’abord eu l’intention de passer par le Corridor… ». Il fait ici allusion à sa tentative de descendre vers Chamonix par le passage Balmat (ancien passage). Dans Rivista, mars 1957, Bonatti dit : « …nous nous trouvons exactement sur le col au-dessus du Mur de la Côte entre les deux Rochers Rouges … »  et aussi « …le couloir entre les deux Rochers Rouges (itinéraire 176 du Guide Vallot – parallèle au Corridor proprement dit) … » et dans une lettre à Ballu « me rendant compte du grand danger que présentait le Grand Couloir de l’ancien passage inférieur… ». Il semble que la toponymie de Bonatti est variable mais pas considérée comme erronée.  Gheser, certainement moins familier avec le côté français du Mont Blanc a probablement simplement adopté la terminologie de Bonatti. De plus, Gheser parle du col de la Brenva, ce qui est erroné, mais la combinaison du col et du Corridor à proximité l’un de l’autre correspond exactement à la description de leur position par Bonatti. Quelques lignes après  sa critique de la toponymie de Gheser, Vola ajoute «  la lecture attentive du texte de Gheser confirme que la séparation a eu lieu à l’endroit mentionné par Bonatti ». Dans l’espace de quelques lignes de son article, Vola approuve le lieu de séparation mentionné par Gheser, puis le met en doute, et puis l’approuve à nouveau. Tout ceci est confus, pas très convaincant et, en fait, inutile car les récits initiaux de Bonatti et Gheser établissent le point de séparation, et surtout la raison (lenteur de la cordée Vincendon et Henry, et demande d’un arrêt casse-croûte). De plus, le texte de « Shipwreck » a été révisé quatre fois à ma connaissance (j’ai peut-être manqué l’une ou l’autre révision) depuis la publication originale (juin 2017) ce qui donne au lecteur l’impression d’un texte brouillon et modifié lorsque l’auteur glane des nouvelles informations ou est averti de ses erreurs. Dans la première version, il n’y avait pas de chapitre « Controverse », et je pense que c’était mieux ainsi.

Dans le même chapitre de « Shipwreck », Vola s’en prend à Ballu pour « avoir fait parler les morts ».  En fait, Ballu ne fait pas parler les morts, il attribue leurs propres paroles à des protagonistes des évènements sous forme de conversations, discussions ou déclarations reprises à partir des témoignages qu’il a recueillis et des documents d’époque qu’il a rassemblés au cours de ses recherches (je lui en ai moi-même communiqué un certain nombre). Ce procédé, assez commun dans des ouvrages relatant des faits historiques, rend le texte plus vivant et d’une lecture plus attrayante, comme Vola le reconnaît, mais aussi d’après lui, et  ses amis, ramène « Naufrage » au rang d’un roman. D’après le Larousse un roman est « une œuvre d’imagination constituée par un récit en prose d’une certaine longueur ». « Naufrage » n’est certainement pas une œuvre d’imagination. Chacun est évidemment libre de ses opinions, mais il m’est difficile de comprendre comment le récit de la lente agonie de deux jeunes gens, de la souffrance et des gelures d’un pilote qui restera handicapé le reste de sa vie, des efforts et risques endurés par les équipes de secours dont certains membres seront hantés par leurs souvenirs, scrupuleusement relaté dans « Naufrage », puisse se comparer au récit des enquêtes de l’Inspecteur Maigret ou des aventures de James Bond.  De plus, pour apprécier à quoi  l’expression « faire parler les mots » fait allusion, il faut lire « Naufrage » dans la version française, ce que la plupart des lecteurs de « Shipwreck » n’ont pas fait. Pourquoi insérer cette référence au format d’un texte en français dans un article en anglais et  dans le chapitre consacré à la controverse de Bonatti ? « Naufrage » présente l’historique de l’affaire Vincendon et Henry, une description chronologique et soigneusement documentée des évènements qui, ensemble, constituent une étape importante dans l’histoire de l’alpinisme dans les Alpes françaises et de Chamonix en particulier. Pour moi qui ai vécu ces évènements de façon très personnelle, « Naufrage » est un document historique, mais, comme toujours, chacun est libre de son opinion.

Mes commentaires à propos de la « Controverse de Bonatti » peuvent apparaître comme une « contre-controverse » ou le début d’une nouvelle polémique ce qui n’est pas le cas. J’ai essayé de montrer que ces nouvelles interprétations basées sur des aspects relativement secondaires des évènements (toponymie de Gheser, localisation exacte de la séparation, allusion à un abandon possible, le piolet endommagé, l’arrêt casse-croûte,…) sont inconsistantes et n’améliorent pas notre compréhension des évènements. Il est temps de nous résigner à admettre que les faits tels que nous les connaissons sont les seuls que nous connaîtrons jamais et que certaines questions que nous nous posons n’auront jamais de réponse.

Au cours des années suivant le drame de la Brenva, Bonatti a modifié ses témoignages initiaux des évènements. Il s’en prend à Gheser qu’il réfute systématiquement et à Ballu pour n’avoir pas adopté ses versions modifiées des faits. Le ton adopté par Bonatti dans ses critiques de Gheser et Ballu suggère un homme vindicatif, verbalement agressif et même par moments méchant. Je n’ai jamais rencontré Bonatti, mais sur la base de ses publications que j’ai lues, de ses reportages photographiques, des commentaires de l’un ou l’autre, je me représentais un montagnard exceptionnellement doué, fier de ses accomplissements, sûr de lui et affable. Ce dernier trait est bien illustré par l’esprit de camaraderie qui s’était établi au refuge de la Fourche entre la cordée italienne et la cordée franco-belge. Pourquoi Bonatti a-t-il réagi de façon aussi virulente ? Comment expliquer ce changement de personnalité ? Nous ne le saurons jamais de façon certaine mais j’aimerais suggérer une possibilité qui pourrait réconcilier ces aspects opposés de sa personnalité. Après qu’il ait extrait la cordée franco-belge de son bivouac et l’ait jointe à la sienne, leur sauvant certainement la vie, il a assumé la responsabilité des trois alpinistes. Dans une lettre à Ballu, Bonatti explique : « Je dirais par ailleurs que tous, tacitement (et depuis le premier matin dans la tourmente et liés à la même corde), me faisaient confiance et me considéraient comme le plus fort et le plus expert ». Cela me parait évident. Lorsqu’il propose de séparer les cordées pour accélérer la progression et de se regrouper au refuge Vallot, tout le monde est d’accord, parce que tout le monde lui fait confiance. Cette confiance lui confère une lourde responsabilité qui, peut-être, par la suite, lui pèsera comme un lourd fardeau. A l’arrivée au refuge, en tant que chef de cordée consciencieux il prend soin de Gheser dont les gelures sont inquiétantes puis envisage de se lancer en pleine nuit à la recherche de « sa » seconde cordée. Gheser l’en dissuade. Bonatti ne savait pas que la seconde cordée était à bout de force et s’était résignée à un second bivouac et qu’il ne reverrait jamais les deux jeunes gens. Pour Bonatti, qui avait assumé la responsabilité des deux cordées, c’était un échec. Guide consciencieux, il a probablement cherché à reconstituer les évènements pour déterminer comment il aurait pu éviter cet échec. Et cet appel à sa mémoire est probablement ce qui l’a amené à modifier ses récits initiaux. Dans un article récent posté sur le blog de Yves Ballu, Claude Dufourmantelle discute la question du rôle de la mémoire dans la reconstitution de situations auxquelles nous avons participé. Il dit, entre autres, «  Cela signifie qu’un souvenir, une évocation, une réminiscence, est sans cesse reconstruit par votre pauvre esprit dans des tentatives futiles pour retrouver ce que vous avez réellement fait, ce qui s’est réellement passé et d’imaginer ce qui aurait pu arriver si…ou ce que vous auriez dû faire si…si quoi ? Pour changer le passé ? Pour expliquer le passé ? Pour comprendre le passé ou simplement pour s’exonérer du passé ». Compte tenu des critiques dont Bonatti avait été l’objet (notablement la question relative à l’ascension du K2), il est très possible que sa mémoire l’ait orienté vers une version des faits qui aurait dû éviter de nouvelles critiques, quitte à modifier son témoignage si nécessaire. Tout ceci n’est qu’une hypothèse qui ne pourra jamais être vérifiée et ne change en rien l’admiration et la gratitude que j’ai pour Bonatti.

Dans l’apologue de la récente édition de « Naufrage » j’avais suggéré que la lecture de « Naufrage » soit obligatoire pour les candidats aux professions montagnardes. J’ai appris récemment que le livre fait partie de la collection de la bibliothèque du Peloton de Secours en Haute Montagne et je m’en réjouis, même après soixante ans, les relations humaines décrites dans « Naufrage » restent d’actualité.

Jean Henry, frère de François


Affaire Vincendon et Henry : Claude Dufourmantelle s'exprime.

 

Claude Dufourmantelle France 2 Veurey 18_redimensionner

Claude dufourmantelle est non seulement l'un des acteurs majeurs du drame Vincendon et Henry, mais il en est également l'un des derniers survivants. Il n'en tire aucune gloire, bien au contraire. S'il a jusqu'ici accepté de répondre aux nombreuses sollicitations dont il a été l'objet, s'il a même bien voulu préfacer la réédition de "Naufrage au Mont Blanc", c'est sans doute par amitié, mais c'est également pour honorer un devoir de mémoire et peut-être aussi par courtoisie. Car Claude Dufourmantelle est un homme courtois et... discret. En soixante ans, il n'avait jamais pris l'initiative de s'exprimer sur ce sujet. Il a commencé à le faire récemment :

"Il est des faits-divers qui deviennent des affaires. La renommée aux cent bouches fait passer en pleine lumière certains  drames ordinaires, ceux de tous les jours, quand ils ont plus de charme. La société qui consomme la sensation comme une drogue s’en empare et s’y observe. Les médias entrent en résonnance sur ces objets d’actualité.

Il arrive que ces faits divers attirants prennent une véritable dimension culturelle comme des témoins d’une époque ou des signes annonciateurs de changement et même les causes immédiates de ces changements.

Telle est l’affaire Vincendon et Henry.

Elle est bien connue : deux jeunes alpinistes pendant les vacances de Noël sont échoués au pied de la face nord du Mont Blanc après quelques jours passés sur la montagne. Ils sont miraculeusement en vie. Les secours mis en place tardivement se terminent en catastrophe dans une cacophonie aéronautique, par l’abandon des jeunes gens et une retraite piteuse des sauveteurs courageux mais impuissants.

Le Destin, les Dieux et les Démons se sont emparés de ces deux garçons –encore des enfants- pour construire sur leur martyr une incroyable tragédie.

Le retentissement de ce drame fut immense et difficile à imaginer dans les temps présents qui sont saturés par la violence permanente des guerres de religions qui s’installent. De nos jours, comme il est normal dans la guerre que nous vivons sans le savoir, le drame est du consommable et il s’use vite.

Difficile à imaginer aujourd’hui, ce qu’était la France d’il y a soixante ans : c’est si loin déjà ! La télévision était encore une jeune fille et l’hélicoptère, comme l’histoire l’a démontré, balbutiait et faisait ses premiers pas militaires dans une Algérie maintenue en ordre.

Paris match triomphait et les journalistes italiens préféraient souvent le dessin à la photographie : point n’était besoin d’y être, imaginer suffisait.

Tout a été dit, tout a été écrit, des dizaines d’articles, de très belles évocations cinématographiques, un excellent livre, des émissions de télévisions, des piqures de rappel dans la presse à intervalles régulier ; une pièce de théâtre ou peut-être deux…

Mais moi, je n’ai rien dit. Ou presque."

Quelques mois plus tard, Claude Dufourmantelle s'est décidé, sinon à tout dire (il n'avait pas de révélations particulières à livrer en pâture aux amateurs de controverses), du moins  à jeter sur le papier quelques réflexions sur l'affaire Vincendon et Henry. Il l'a fait dans la langue de Shakespeare qu'il maîtrise avec une aisance qui confine à l'élégance. Outre des précisions nouvelles, ce texte qui n'est (évidemment) pas sans rapport avec un article publié au même moment et dans la même langue, s'interroge sur la mémoire et ses défauts (à bon entendeur...). Il n'était pas destiné à être publié. Après me l'avoir communiqué, Claude a bien voulu m'autoriser à le mettre en ligne. Et il a validé la traduction que je lui ai proposée.

Introduction, conclusion ou dernière impression ?

"Les circonstances, c’est-à-dire les mêmes émois médiatiques maintenant très édulcorés, me font  revenir sur ce passé déjà lointain.

Je disais  récemment à une amie qui évoquait cette période que les questions qu’elle me posait s’adressait à un jeune homme de vingt-trois ans qui, je le crains, est resté lui-aussi, il y a 60 ans quelque part sur les pentes d’un Mont Blanc d’il y a 60 ans.

 Enfin, sans plus y penser et je dirais machinalement, j’ai écrit, sans intention éditoriale, un texte très court, en anglais sur les seuls souvenirs auxquels je puisse me raccrocher. Pourquoi en anglais ? Je ne sais pas.

 

 Ça aurait pu être comme ça, ça aurait dû être comme ça, il aurait fallu que ça soit comme ça. De nos jours, ces triangles - certains disent trilemme - sont à la mode.

Cela signifie qu'un souvenir, une évocation, une réminiscence est sans cesse reconstruit par votre pauvre esprit dans des tentatives futiles pour retrouver ce que vous avez réellement fait, ce qui s'est réellement passé et d’imaginer ce qui aurait pu arriver si…  ou ce que vous auriez dû faire si…si quoi ? Pour changer le passé? Pour expliquer le passé? Pour comprendre le passé ou simplement pour s’exonérer du passé ?

Je suis tenté de laisser le passé reposer. C’est ce qu'il fait le mieux.

Certains semblent être attachés à leur passé. Ils bâtissent une relation particulière avec les choses qui ont influé le cours de leur vie. D'où l’expression "Faire son deuil" qui, pour moi, est un peu comme appliquer du Cilitbang sur une plaie. Un évènement fâcheux doit rester bien en vue et être valorisé à propos, pour mettre en évidence combien votre vie est devenue misérable. Et tant mieux si vous pouvez refiler la responsabilité à quelqu’un d’autre : c’est tout benef.

D’autres pensent différemment : ils estiment que le mieux est d'oublier.

Je suis très bon dans cet exercice.

Lorsque j’étais jeune – je l’ai été pendant un certain temps – gravir les montagnes était pour moi quelque chose de très important. Je crois qu'un nouveau venu dans une société, dans notre société, doit révéler ou tout au moins devrait avoir envie de révéler une certaine vertu guerrière qui lui ouvrira les portes du monde adulte.

Les générations qui ont connu les Grandes Guerres n'ont pas eu à chercher bien loin pour trouver  le terrain de ces nécessaires baptêmes. Il a été fourni gratuitement et en abondance.

Leurs successeurs, ont dû se tourner vers le sport, et de préférence les plus virils, et donc à mon humble avis vers l'alpinisme. L'alpinisme, cet Art de gravir les montagnes, couvre tout : l'aventure que vous épicez à votre goût. Il exige des compétences et peut devenir un métier, et pour les plus doués, il peut faire surgir la conscience narcissique de votre élégance sur le rocher.

Ces belles années... Quelle chance nous avions, Xavier et moi, deux étudiants partageant les mêmes bancs, le même emploi du temps, les mêmes vacances, le même appétit pour les mêmes montagnes, sans fil à la patte, sans réel problème d'argent, des pères indulgents et une 2CV Citroën  fidèle et fiable.

Des années de liberté alpine, quatre mois de vacances chaque année: nous avions de la chance et nous le savions.

Nous avons grimpé la plupart du temps en Dauphiné, collectionnant les premières répétitions des voies négligées par les Grands Guides de l'après-guerre, trop occupés à démocratiser l'éperon Walker, tout en ajoutant à notre palmarès une touche d’exotisme dans les Pyrénées. Nous étions un peu des David Thoreau d’une montagne amicale et bienveillante.

Nous étions confiants mais respectueux et tout à fait conscients de nos limites. Pour nous l'alpinisme est resté (et reste toujours) ce que je crois que cela devrait être: l'aventure que vous taillez à votre dimension et à celle de votre époque.

Nous avions donc gravi un certain nombre de choses mais jamais le Mont Blanc.

Notre standing nous imposait le versant italien et l'hiver mais, comme je l'ai dit, taillé à notre mesure. D'où l'éperon de la Brenva.

L’ascension de Noël en 1955 avec notre ami André fut un périple très agréable depuis Chamonix le long de la voie ferrée du Brévent jusqu'à la cabane Torino en survolant  une multitude de crevasses sous des chutes de neige persistantes et… moins agréables. Agréable,  mais pas de tentative et sans la gratification du sommet. Deux conclusions ont été tirées de l'expérience: d'abord, ne jamais skier encordé avec André et ensuite disposer de plus de temps pour attraper la bonne fenêtre météo.

Vint ensuite le truc de la pleine lune: monter côté est de la montagne et descendre côté ouest donnait au grimpeur malin une autonomie totale et aucun problème de choix de nuit ou de jour; la possibilité  de vaquer à ses occupations de jour comme de nuit ...

Et la flexibilité est sœur de la vitesse.

Nous voulions que ce soit une ascension « one shot ». Léger : un sac de couchage et un pied d'éléphant supplémentaire, un demi-litre d'alcool à brûler et le Gédéon * obligatoire, et quelques amuse-gueule, pour ce qui ne devait pas durer plus d'une douzaine d'heures. Le Bon Génie de la Montagne nous inspira la bonne idée de prendre une corde supplémentaire de 30 m, juste pour le cas où : c’est grâce à elle qu’aujourd’hui,  je suis en mesure de ré-imaginer ces évènements  et d'en parler. Sans ces 30 m de nylon, je serais dispersé dans les débris du glacier des Bossons sans la moindre possibilité d’identification médico-légale.

La stratégie de la pleine lune eut une autre conséquence: elle a fixé la date de l'ascension aux 17 et 18 décembre.

Comment avons-nous réussi à obtenir une semaine de congé ? Une fois encore, laissons le passé  reposer pour éviter d’avoir à révéler quelques faux en écriture…

Vincendon qui avait plus ou moins été conduit à penser qu’il viendrait avec nous ne pouvait pas se libérer. Et c’était bien comme ça : Xavier était inflexible sur ce point, il ne voulait pas que quelqu'un nous retarde. Pour moi aussi c’était clair : nous savions ce que nous faisions et nous ne voulions pas faire l’expérience d’une autre cordée.

En fait, Vincendon n'était pas mon ami. Je le  connaissais, mais je n'avais  jamais eu de relations étroites avec lui. C'est à l’occasion de rencontres banales après les réunions banales du jeudi soir au Club Alpin qu'il avait eu connaissance de notre projet. Banalement.

Quand j'ai dû commencer à demander et même à supplier de l’aide pour son sauvetage, j'ai endossé une amitié de circonstance qui depuis a été prise pour acquise mais qui n'a jamais vraiment existé. Mais ne pas être l’ami proche d'un grimpeur ou de n'importe qui n'est pas une raison pour le laisser mourir de froid en montagne.
Et je crois que c'est toute la philosophie de l'Affaire V et H.


L'histoire de notre ascension n’a guère d'intérêt. Elle s'est bien déroulée et malgré une couche de neige plutôt épaisse dans la partie inférieure, nous sommes allés vite. Une petite journée pour atteindre la cabane de La Fourche. Une journée complète pour gravir l'éperon, dont nous avons atteint le sommet au coucher du soleil. Je me souviens seulement de quelques passages sur un mur de glace assez raide qui, à notre soulagement, était agrémenté d’une bonne fissure, presque une cheminée. Ce morceau de choix - pratiquement sans sérac - avalé rapidement, nous franchîmes la barrière de 4 300 m. Nous fumes très heureux de rejoindre le Corridor et de reprendre haleine en perdant l'altitude si durement gagnée. De tout ça, je me souviens précisément, au sommet de l'arête des Grands Mulets, une crique minuscule, petit lac de glace, luisant sous l'énorme lune, propice à un bivouac bien mérité. Xavier ne voulait rien savoir, et il avait raison. Nous avons donc continué à descendre. Il est curieux qu'une telle vision fugitive m’ait marqué à ce point, alors que tant d’épisodes importants du drame se soient effacés de ma mémoire. Nous sommes des machines étranges.

Comment suis-je sorti de la crevasse dans laquelle je suis tombé le jour suivant : un cristal de miracle. À peu près le même scénario que celui écrit par Bonatti quelques jours plus tard. Il est de peu d'intérêt dans l'histoire V et H. Mais cela a eu un impact majeur dans mon expérience de montagnard, et de ce que j’en ai retenu. Je suis devenu maniaque sur la longueur de corde entre deux grimpeurs sur un glacier couvert de neige – corde bien tendue. Et croyez-moi, pour un guide, ce n'est pas toujours facile de l’imposer à tous les gens que vous emmenez sur les voies normales dans les montagnes normales.

De retour à Chamonix, nous avons dîné avec Jean Vincendon et François Henry.
Henry, nous ne nous étions jamais rencontrés et je ne l'ai plus revu. Ni Vincendon.

Xavier a quitté Chamonix pour passer avec sa famille les fêtes de Noël.

Trois jours plus tard, j'ai débouché l’amphore de Pandore et mis en mouvement ce qui est devenu vraiment l'affaire.

Tout a été raconté, re-raconté, analysé, critiqué, imprimé, photographié, filmé, radiodiffusé et télévisé. Le seul endroit où il ne reste plus aucune trace de cette affaire, aucun nouvel élément de preuve, aucune information inédite c’est la feuille blanche de ma mémoire. Tout ce que je sais, c'est ce que j'ai lu par la suite et les réponses que j'ai données à contrecœur aux journalistes à des moments où, peut-être, j'avais encore des souvenirs.

Un dernier flash : je dirige la cordée de secours sur la route des Grands Mulets. Il fait beau, nous avançons bien et Lionel est juste derrière moi. Une conversion et je découvre entre mes deux skis un trou profond - bleu profond. Enfer sans flammes. Je ne bouge pas et un petit avion nous survole. Un cri: « Ils sont tombés ! ». Dans mon esprit le rideau tombe. Je fais demi-tour et je ne suis plus en montagne. Je suis de retour à Paris où la famille m'attend.
J'ai fait ce que je pouvais. J'aurais probablement pu faire plus. La plupart des gens ont fait moins.
A partir de cet instant, l'avion qui nous survolait à basse altitude a étendu un voile d'oubli sur moi et ces événements.
C'est comme ça que je suis construit.
Le voile du pardon s'est étendu plus tard. Les jeunes ne sont pas enclins à l’indulgence et au pardon.
C’est beaucoup plus tard que je me suis rendu compte que le destin avait été l'acteur principal, sinon le seul acteur de cette tragédie.
 
* Le Gédéon: tel était le nom que les alpinistes parisiens donnaient aux deux pièces coniques du récaud en aluminium qu'ils utilisaient dans ces époques de pré-gaz. Le poêle à essence Primus était seulement utilisé pour des séjours plus longs dans des endroits plus sûrs.

Juin 2017 et relu en octobre 2017

 Et voici le texte original :

"An afterword, which sounds very much like a foreword. Indeed a last word

 It may have been like this, it must have been like this, it should have been like this. Nowadays, these triangles –some say trilemme- are fashionable.

It means that a recollection, a recall, a souvenir is constantly reconstructed in your silly mind by futile attempts at remembering what you actually did, what actually happened and comparing the outcome to what could have happened if or to what you should have done to… to what? To change the past? To explain the past? To draw conclusion from the past or simply to exonerate you from the past.

I am tempted to let the past rest which is what it does best.

Some people seem to be past-bound. They built a special relationship with things that deflected the course of their lives. Hence the very French “Faire son deuil” which, to me appears like a Cilitbang spray applied on a wound. Something bad which happened must be kept in full view and made a good usage of to enhance how miserable your life has become and if you can ascribe a responsibility somewhere else, it is all benefit.

Some others are different: they think that the best alleviation is to forget.

I am very good at that.

As a young man and for quite some time, climbing mountains was very important for me. I believe that a newcomer in a society, in our society has to display or should wish to display a certain warrior hue, an achievement of a sort which opens the doors of the adult world.

The generations that have lived through the Great Wars did not have to look far to find out the field of these necessary baptisms. It was provided free and the matter was ample.

Their followers had to resort to sports, preferably the very virile ones and in my humble view Mountaineering comes first. Mountaineering, the French call it Alpinism, covers everything: adventure which you seasoned up to you taste. It requires skill and becomes some sort of a trade and for the gifted ones it can flash the narcissist feeling of just how elegant you are on the rock.

 Those years. How lucky we were, Xavier and I, two students sitting on the same bench, with the same timetable, the same ample vacations, the same appetite for the same mountains, with no strings attached, no real money problem, full acceptance by the fathers and a very faithful and dependable  2CV Citroen.

Years of alpine freedom, four months each year: we were unbelievably lucky and we knew our luck.

We climbed mostly in Dauphiné, collecting second ascents that had been neglected by the afterwar Great Guides, who were too busy democratizing the Walker spur, and we added an exotic touch of Pyrénées. We felt like the Thoreaus of amicable and benevolent mountains.

We were confident but respectful and quite aware of our limitations. For us mountaineering remained (and still remains) what I believe it should be: the adventure that you cut to your size and to the time you live in.

So we had been up a certain number of things but never on Mont Blanc.

Our dignity implied both Italy and winter but, as I say, cut to the right size. Hence the Brenva spur.

 The 1955 X’mas climb with our friend André was a very pleasant trip up from Chamonix along the Brévent railway track up to the Torino hut across a multitude of crevasses with a very persistent and not so pleasant snowfall. Fun but no attempt and no summit gratification. Two conclusions were drawn from the experiment: first, never ski down roped up with André and second you need more time so as to catch the right weather window.

 Then came the full moon concept: climbing up the east side of the mountain and climbing down the west side gave the shrewd climber full timewise autonomy and no problem of night or day choice; you could choose to do your stuff by day or by night…

 And flexibility is sister of velocity.

We wanted it to be a fast one, a one shot thing. Light: a sleeping bag and an extra pied d’éléphant, a half a litre of alcohol and the compulsory gédéon*, and some titbits, for what could not last more than a dozen hours. Adequately Fate instructed that we took an extra 30 m rope, just in case: we had it and I am in a position to re-imagine those days and talk about them. Without these 30 m of nylon I would be scattered in the debris of the Bossons glacier past any forensic identification.

 The full moon ploy had another consequence: it gave the date of the ascent, December 17th and 18th.

How did we manage to get a week out of school? Here again let the matter rest lest some forgery be disclosed.

Vincendon who had more or less been led to think that he could come along with us was unable to make it. Xavier was adamant and did not want anybody dragging along, so that was fine. And fine with me: we knew what we were up to and we did not wish to run a test with any other team.

 The fact is that Vincendon was no friend of mine. I knew him and never had any close relationship with him. It was through casual encounters after casual Club Alpin Thursday night meeting that he knew of our intentions. Casually.

 When I had to begin asking and even begging for rescue I endorsed a temporary friendship which ever since has been taken for granted but which never really existed. But not to be a close friend to a fellow climber or to anybody is no good reason to let the chap freeze to death on the mountain.

And this I believe is the entire philosophy of the “Affaire V et H”.

 The story of our ascent is of little interest. It went smoothly and despite a rather dep snow trail in the lower half it went fast. One short day to reach the small hut of La Fourche. One full day to climb the spur, which says the chronicle we reached at sun set. My only recollection is of a couple of pitches on a rather steep ice wall which to our satisfaction was illustrated by an accommodating crack, almost a chimney. That piece of cake –practically no sérac- rapidly swallowed and crossing the 4.300 m barrier we were very happy to glide down the corridor, catching breath and dissipating the hard-won altitude. I remember clearly, of all things, at the top of the Grands Mulets ridge a tiny cove, pure ice, glistening under the enormous moon, calling for a well-earned bivouac. Xavier would have none of it and he was right. So we glided on. It is strange that such a fugitive instant should have stuck to me while so many important parts of the drama went unrecorded. We are strange machines.

 How did I get out of the crevasse I fell in the following day: pure miracle? Just about the same scenario that Bonatti wrote a few days later. It is of little interest in the V and H story. But it had a major impact in the pursuance of my climber’s expertise. I became manic on the matter of adequate rope length and no slack –not even a little bit- on a snow covered glacier. And believe me, for a guide, this is not always easy to get from all the people you ferry across the normal routes up the normal mountains.

 Back to Chamonix, we had dinner with Jean Vincendon and François Henry. Henry, we had never met and I did not see him again. Nor Vincendon.

 Xavier left Chamonix and went back to his Xmas family gathering.

 Three days later I uncorked the Pandora amphora and set to motion what became really the “Affaire”.

 Everything has been told, retold, analyzed, criticized, printed, photographed, filmed, radioed and televisionized. The one place where a trace cannot be found, a piece of evidence discovered is on the blank sheet of my memory. All I know is what I have read afterwards and the answers I gave reluctantly to the news men at times when, maybe, I still had some recollections.

 One last flash: I am leading the rescue party up the Grands Mulets route. The weather is fine, we are making good progress and Lionel is just behind me. A kick turn and between my two skis a deep blue deep hole. Hell without flame.  I don’t move and a tiny plane flies right over us. A shout: Ils sont tombés. In my mind a shutter falls. I undo my kick turn and I am no longer on the mountain. I am back in Paris where the family waits for me.

I have done what I could. I could probably have done more. Most people did less.

From that instant, the plane on its low altitude passage extended a veil of oblivion over me and these events.

That’s the way I am built.

The veil of forgiveness was extended later. Indulgence and pardon are not young men inclinations.

But then, much later, I came to realize that Fate had been the main actor, if not the only actor in this tragedy.

 *The gédéon: such was the name the Parisian climbers gave to the two conical pieces of the aluminum stove they used in these pre-gas canister eras. The explosive primus gasoline stove was only for longer stays in safer places.

 Juin 2017 et relu en octobre 2017"

Claude Dufourmantelle France 2 Veurey 04_redimensionner

 

 

 

 

 

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Vincendon et Henry : "Naufrage au Mont Blanc" n'est pas un roman... malheureusement

« Naufrage au Mont Blanc » n’est pas un roman. Malheureusement…

 En réponse à l’article d’Eric Vola sur le drame Vincendon et Henry : «SHIPWRECKED ON MONT-BLANC - THE VINCENDON AND HENRY TRAGEDY » publié par le site summitpost.org, et particulièrement à son chapitre « The Bonatti controversy », il me parait utile d’apporter quelques précisions essentiellement sur trois points :

-   Le piolet « cassé ». Confirmant ses propos parus dans  « La Settima Incom Illustrata » de février 1957 Silvano Gheser raconte : «Bonatti, en creusant des marches, casse (« rompe » en italien) le manche de son piolet […] Nous retournons à la Fourche, c'est déjà la nuit. Ayant manifesté à Vincendon et Henry le désir de redescendre à Courmayeur pour changer de piolet, très généreusement ils nous offrent un de leurs piolets ». Dans la Rivista Mensile de mars 1957, Bonatti raconte : « Au bivouac, Henry fut très sympathique. Ayant remarqué que j’avais cassé (« rotto » en italien) le manche de mon piolet, il a proposé de l’échanger contre le sien ». Quelles différences entre ces deux versions originales ? Aucune. On retrouve  le terme « spezzato » dans le livre de Bonatti « Le mie montagna » (1961), traduit par "cassé" dans l'édition française « A mes montagnes » de 1962, et c’est toujours le mot « cassé » qui est utilisé 25 ans plus tard dans la réédition en 1987 de ce même ouvrage. Bonatti accepte donc le piolet de François Henry et répare le sien avec une cordelette comme il le précisera dans une lettre de 1998 : « J’ai pu l’enrouler dans une longue cordelette serrée, ce qui garantissait au moins 80% de son efficacité ». Ainsi, le piolet fendu « en deux morceaux » dont parle Gheser sera bon pour le service, « à 80% ». Et François Henry n’a pas escaladé la Brenva avec un morceau de piolet dans chaque main !

-   La Poire : Dans « La Settima Incom Illustrata », Gheser raconte : « Bonatti propose à Vincendon et Henry de se joindre à nous pour l’ascension de la Poire. Cette proposition était avantageuse pour tout le monde : nous aurions fait une cordée unique, réduisant la fatigue et les risques et nous répartissant les charges ». Dans la Rivista Mensile Bonatti raconte : « La sympathie fut réciproque, tant et si bien que je les avais invités à nous suivre sur la Poire ». Quelle différence entre ces deux versions originales ? Aucune. Par la suite, Bonatti reviendra sur ses propos : « Je n’ai absolument pas proposé à Vincendon et Henry d’attaquer avec nous la Poire. C’était une folie de proposer une entreprise de ce genre à deux jeunes inconnus » (lettre du 16 février 1998 reproduite ci-dessous). Quand je lui ai dit que cette information provenait de la Rivista Mensile, il m’a d’abord rétorqué : « Il n’y a que des conneries dans les journaux ! ». Et quand je lui ai fait remarquer que cet article était de lui, il a finalement admis avoir proposé la Poire aux « deux Français » : « J’ai proposé sur le moment aux deux Français de nous suivre sur la voie programmée de la Poire. Mais il ne s’agissait pas, et il ne pouvait s’agir d’autre choses que d’un geste spontané de sympathie et de pure courtoisie » (lettre du 28 janvier 1999).

-   La séparation. Dans « La Settima Incom Illustrata », Gheser raconte : « Vincendon et Henry commencèrent à ralentir l’allure. Ensuite, ils se sont arrêtés en proposant une halte pour manger quelque chose afin de reprendre des forces. Bonatti par contre conseillait d’aller vite et il a expliqué au Belge et au Français le danger de passer une nouvelle nuit dehors. Tous deux ont persisté dans leur décision, par conséquent nous nous sommes séparés. Bonatti et moi-même avons repris la marche vers la cime du Mont Blanc, tandis que Vincendon et Henry se sont arrêtés pour manger et avec l'idée de suivre après une ½ heure nos traces, afin de nous rejoindre à la cabane Vallot. A partir de là, nous n'avons pas revu nos malheureux compagnons. ». Dans un récit manuscrit publié par la revue « Sports et vie » en février 1957, Bonatti raconte : « Vincendon et Henry commençaient à peiner et ralentissaient notre progression. Vincendon proposa de faire une halte pour manger quelque chose et reprendre des forces. Mais le temps pressait, ce temps qui est plus impératif dans l’hiver que dans l’été du fait du raccourcissement des jours. Et pour ne rien perdre de la précieuse lumière du jour, nous avons décidé d’un commun accord de former deux cordées […] Pour moi, ce n’était donc qu’un bref au-revoir […] Cet « au-revoir », quelle chose vaine ! Adieu Vincendon ! Adieu Henry !  ». Quelle différence entre ces deux versions originales ? Aucune. Dans son livre « A mes montagnes » (1987), Bonatti se justifie : « Bien des gens, mal informés, se sont par la suite demandés pourquoi j’avais « abandonné » Vincendon et Henry au sommet du Mont Blanc […] en réalité, j’avais laissé en arrière les deux jeunes étrangers dans la conviction absolue qu’ils suivraient nos traces et nous rattraperaient d’un instant à l’autre ». En 1987, Bonatti admet donc avoir "laissé en arrière les deux jeunes étrangers". Honoré Bonnet qui a pu parler avec les « naufragés » après le crash de l’hélicoptère le 31 décembre est formel : « Je te confirme que Vincendon m’a bien dit : « On s’est séparés de la cordée Bonatti » ». Et l’adjudant Blanc qui a été transporté dans la carcasse de l’hélicoptère après sa chute dans une crevasse, a relaté les propos de François Henry couché à côté de lui : « Il m’a expliqué que peu après le départ de Bonatti (avec qui il s’était mis d’accord pour qu’il fasse la trace), Jean avait été de plus en plus fatigué, puis s’était affaissé, épuisé et aveugle ». (propos recueillis par Louis Henry, père de François qui est venu voir Blanc à l’hôpital et a soigneusement noté ce témoignage capital dans une lettre à Jean, frère de François - voir ci-dessous). Là encore, il est bien question du « départ » de Bonatti.

Une évidence s’impose : les récits originaux de Bonatti et de Gheser concordent parfaitement sur toute la ligne, et en particulier sur ces trois points. J’ai donc pris le parti de les retenir.

Présenter Silvano Gheser comme un être confus - pire, comme un affabulateur, voire un ingrat est à la fois injuste et indigne. Je l’ai rencontré le 5 janvier 1998, et il m’a paru à la fois sain d’esprit, honnête et sincère. Il a bien voulu me consigner par écrit sa version des évènements. Elle n’a pas varié en 40 ans. Il n’avait rien à défendre. Quel intérêt aurait-il eu à mentir ? Pour se donner le beau rôle ? On trouve dans son émouvant récit de La Settima Incom Illustrata (voir ci-dessous) cet aveu terrible au sujet d'une discussion qu'il a eue avec Bonatti au refuge Vallot : "Bonatti d'ailleurs voulait revenir sur ses pas à la recherche du Belge et du Français, mais je réussis à le convaincre que s'aventurer de nuit sur le glacier aurait été un suicide certain". Peut-on trouver un plus bel hommage rendu à la conduite de Bonatti, et par une personne plus autorisé que son compagnon de cordée ? Je ne le crois pas. Ceux qui pensent défendre Bonatti en trainant Gheser dans la boue devraient méditer cet aveu empreint d'une honnêteté exemplaire. Et ceux qui le font passer pour un ingrat devraient lire cette autre confidence : "Je regarde Bonatti et je pense que, en plus de l'amitié fraternelle qui nous lie, je lui dois une profonde reconnaissance pour son comportement à mon égard pendant les jours passés".

Bonatti quant à lui, a modifié certains points de son témoignage, allant parfois jusqu’à se contredire. Pourquoi ? On lui aurait reproché d’avoir abandonné Vincendon et Henry. J’emploie le conditionnel car je n’ai trouvé aucune trace, ni dans les témoignages que j’ai recueillis auprès des témoins, des amis, des familles, ni dans les journaux de l’époque, d’une accusation aussi indécente, ni même d'une esquisse de reproche. Mais peut-être a-t-il craint d’être tenu pour responsable de la fin tragique de Vincendon et Henry, alors qu’il avait fait tout ce qui était humainement possible pour les sauver. Après un bivouac épouvantable, il est redescendu de 100 mètres sur l’éperon de la Brenva pour leur porter secours et il a conduit tout le monde jusqu’au pied de la pente sommitale du Mont Blanc qui ne présentait plus de difficultés (ceci est raconté dans mon livre). Peut-être s’est-il senti menacé dans son honneur - à tort ou à raison ?  Et c’est peut-être pour éviter d’ajouter une polémique à un drame qu’il en est venu à infléchir ou à omettre certains détails. Ceux qui ont connu Walter Bonatti savent qu'il avait une sensibilité à fleur de peau et qu'il lui arrivait de réagir avec la fougue d'un homme passionné. Plutôt que de relever ses contradictions, ce qui aurait donné à mon livre un caractère polémique que je ne souhaitais pas, j’ai simplement averti mes lecteurs : « Dans le cas où plusieurs récits successifs du même auteur présentent des variations, le plus ancien est considéré comme le plus authentique ». Je pense qu’il s’agit là d’une démarche honnête, et scrupuleuse. Il aurait été tellement plus simple pour moi de recopier simplement le dernier livre de Bonatti sans chercher plus loin – il me l’a gentiment proposé. Cela m’aurait évité de perdre l’amitié de celui que je considère toujours comme le plus grand – et le plus attachant – alpiniste de l’histoire. Mais ce faisant, je ne me serais pas comporté comme un historien honnête et scrupuleux. J'ai fait deux ans d'enquête, j'ai interrogé plus de 80 témoins (la plupart malheureusement morts aujourd'hui, mais bien vivants il y a 20 ans), consulté des centaines de documents, rapports, journaux (j'ai même retrouvé les archives météo de l'époque), et j'en ai rendu compte dans un récit scrupuleusement conforme aux informations qui me paraissaient les plus authentiques.

Reste une question : mon livre « Naufrage au Mont Blanc » porte-t-il atteinte à la réputation de Walter Bonatti, à son honneur ? Je ne le crois pas, bien au contraire : quel lecteur l'a refermé  en pensant que Bonatti s’était mal comporté ? Aucun à ma connaissance !

Voici en annexe quelques documents - parmi plusieurs centaines - qui peuvent éclairer ce débat. J'y ai ajouté la belle préface de mon ami Claude Dufourmantelle citée incomplètement par Eric Vola dans son article "Shipwrecked on Mont-Blanc - The Vincendon and Henry tragedy". Il y manque en effet ce paragraphe : "Quarante ans plus tard, l’ami Yves Ballu entreprit de raconter cette tragédie : il le fit avec la fougue d’un journaliste d’investigation et le sérieux d’un historien académique. Il retrouva tous les témoignages, recoupa toutes les informations, établit minutieusement les chronologies et de la sorte remit tous les personnages « à leur place », pour ce qu’ils avaient dit, pour ce qu’ils avaient fait et, hélas le plus souvent pour ce qu’ils n’avaient pas fait. Le succès du livre fut la récompense de ce travail. Travail de sociologue aussi, le lecteur y trouve la peinture d’une époque de l’alpinisme, d’un certain milieu auquel les médias commençaient d’imposer leur code et leur rythme ».

Il manque également cette recommandation : « …lisez ou relisez ce livre… ».

Sans doute une erreur de copier-coller.

 "Henry smiling" Humour noir ?

 

Henry et Vincendon souriant

 Non seulement c'est Jean Vincendon qu'on voit de face (Henry est à gauche de profil, le côté droit du visage nécrosé par le gel), et le malheureux ne sourit pas. D'abord parce que le crash de l'hélicoptère à une dizaine de mètres de lui n'était pas de nature à le réjouir, mais surtout, avec sa pauvre figure gelée, il en aurait été bien incapable ! Ce rictus n'est pas un sourire, mais l'expression d'une détresse pathétique, la bouche ouverte pour s'efforcer de respirer encore. Mon ami Honoré Bonnet qui a pris cette photo, m'a confié, les larmes aux yeux, que Jean Vincendon, après 5 jours exposé à des vents de près de 100 kmh et par des températures de -20° à -30°, avait juste la force de murmurer quelques mots :" Quelle déception, nous pensions être à Chamonix ce soir". Le visage de Jean Vincendon est celui d'un supplicié. Cette légende est plus qu'une erreur, elle est cruelle.

 

 

 

Le récit de Bonatti paru dans la revue "Sports et vie" en février 1957

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Sport et vie 003_redimensionnerLe texte transmis au journal par Bonatti était manuscrit comme en témoigne cet extrait :

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Sport et vie 007_redimensionnerLa séparation : "Adieu Vincendon ! Adieu Henry !" :

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Sport et vie 010_redimensionnerCet article porte la signature de Bonatti

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Le récit de Bonatti paru dans la Rivista Mensile de mars 1957

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Rivista Mensile 1957

 Traduction du récit de Bonatti paru dans la Rivista Mensile de mars 1957

Noël au mont Blanc par Walter Bonatti

 Dans l'après-midi de la journée du 18 décembre nous avons rejoint avec l'ami Sylvano Gheser, Lieutenant des Alpins, le bivouac fixe de la Fourche, afin de se rendre compte des conditions de la montagne. Depuis plus d'un an, je faisais la cour à la voie de la Poire sur le Mont Blanc, mais chaque fois que je décidais de partir, il arrivait le mauvais temps qui m'obligeait à m'arrêter. Ce tas de rocher et glace m'avait ensorcelé, et paraissait enfin arriver le moment tant attendu.

Après plusieurs jours, les conditions de la Poire devaient finalement être idéales, même encore meilleures que durant l'été passé. De plus me souriait l'idée d'effectuer cette ascension en hiver et de la faire coïncider avec le beau temps de Noël et nous l'avons donc décidé vraiment pour ce jour là. Ce serait pour nous le Noël le plus beau. Quand nous nous sommes approchés de la Fourche, nous avons eu la surprise de trouver des traces sur la pente, sous le bivouac, et après l'avoir rejoint, de voir deux alpinistes sur l'éperon de la Brenva encore 650 m sous le point indiqué par le guide Vallot comme îlot rocheux. Il était 15h30. A nos appels, il n'y eut aucune réponse et nous avons craint qu'ils ne fussent obligés de bivouaquer. Nous avons su par la suite qu'il s'agissait du parisien Dufourmantelle avec un compagnon. La montagne était dans des conditions parfaites. Nous ne nous étions pas trompés et maintenant nous devions simplement nous préparer.

 Samedi matin 22 décembre.

Pendant qu'avec un ami je me dirigeais à ski au col du Géant vers l'aiguille du Midi, nous rencontrons à la hauteur du Petit Rognon deux alpinistes en tenue himalayenne qui descendent à pied du col du Midi. Nous nous saluons, demandons où ils se rendent. Ils répondent : vers le bivouac fixe de la Fourche, et si le temps le permet, demain nous chercherons à parcourir un itinéraire de la Brenva. Je ne sais pas encore que les deux sont Vincendon et Henry. Nous continuons chacun notre propre route. Le temps est très beau, mais le froid très intense. Dans l'après-midi, pendant que nous rentrons, quand nous arrivons près du col du Géant, il est environ 16h30, nous notons deux hommes sur le glacier du Géant qui se rapprochent du col. Ils sont environ à la hauteur de la Tour Ronde et nous pensons que probablement ce sont les mêmes que dans la matinée, lesquels considérant le froid très important, préfèrent renoncer à la montée et venir dormir au refuge Torino.

 Le 23, je reste à Courmayeur avec Gheser pour préparer notre tant attendue ascension. Dans la matinée du 24, ensemble, nous rejoignons le col du Géant, et continuons tout de suite avec tout l'équipement vers la Fourche. Sur le téléphérique qui mène au col, nous venons à savoir par des amis que les deux alpinistes français ont dormi au refuge Torino la nuit du 22 et 23, et que le matin ils sont allés vers la Fourche. Je pense qu'il s'agit des mêmes personnes rencontrées deux jours avant. En montant la pente très raide qui conduit au col de la Fourche, 50 m au dessous de celui-ci nous rencontrons deux alpinistes en train de descendre. Nous nous présentons. Ce sont le français aspirant guide Jean Vincendon et l'étudiant belge François Henry. Ils nous disent être montés le soir précédent au bivouac fixe de la Fourche, avec l'idée de parcourir le jour suivant l'éperon de la Brenva, mais à l'aube, ils avaient décidé de renoncer, voyant à l'horizon une légère brume. Avec le lever du soleil, le temps était redevenu splendide, et maintenant en entendant que nous allions au bivouac, ils décidèrent d'y retourner eux aussi. Là nous pourrions passer la nuit ensemble, et le matin suivant, si le temps le permettait, chacun entreprendrait sa propre escalade après rejoint ensemble le col Moore. Il est midi quand nous arrivons au bivouac de la Fourche. Nous mangeons, puis pendant que Vincendon et Henry se reposent, Gheser et moi-même allons en reconnaissance jusqu'au col Moore. La neige est dure et porte bien. Nous ne pouvons pas espérer mieux. Il fait nuit lorsque nous revenons à la Fourche. Henry est très gentil avec nous, et ayant appris qu'en taillalnt des marches durant notre reconnaissance, j'ai cassé le manche de mon piolet, il veut échanger son piolet contre le mien.

Durant la préparation de l'escalade du jour suivant, nous observons le parfait équipement de Vincendon et Henry : pour certaines choses, il est meilleur que le nôtre. Par contre, ils sont un peu à court de vivres pour l'escalade, mais puisque nous en avons en abondance, nous leur passons un peu de tout. Notre matériel de bivouac, tout en n'étant pas aussi homogène que celui de Vincendon et Henry, est cependant suffisant et consiste en : un duvet pour moi qui porte des pantalons de laine normale, pour Gheser qui porte deux paires de pantalon, l'un de laine, l'autre en duvet, on ajoute une paire de caleçon molletonné jusqu'aux pieds, et un sac Pirelli de toile gommée. Chacun de nous dispose de deux blousons en duvet, de doubles bonnets et de doubles gants, le tout en laine et en fourrure.

Le matin suivant, malgré le fait que nous soyons réveillés à 2h30, nous ne sommes prêts au départ qu'à 4h du matin environ. Nous rejoignons le col Moore, il est 6h, plutôt tard par rapport au programme préétabli. Nous nous saluons et nous nous souhaitons un bon Noël et chaque cordée s'en va par son propre itinéraire. Quand le soleil pointe, nous ne sommes pas encore arrivés à la Sentinelle. Il est décidément trop tard. A 8h30, nous décidons de renoncer à la Poire par prudence et nous nous replions à contre-cœur sur l'éperon de la Brenva. En faisant cela, nous pourrons ainsi fêter Noël sur le Mont Blanc. Nous rejoignons l'éperon par une longue montée oblique et là nous constatons que nous sommes bien au-dessus de Vincendon et Henry. Les conditions du parcours sont optimales, et par certains endroits, là où le soleil et le vent les ont laissées, apparaissent les traces de nos prédécesseurs de la semaine passée. La journée est une des plus splendides dont je puisse me souvenir en haute montagne. Le panorama autour de nous est fantastique et sévère. Une énorme avalanche se détache à un moment des séracs de la cime et après un saut de mille mètres, remplit d'un seul nuage toute la vallée de la Brenva. Notre prudence ne fut pas vaine. Sur cette voie sûre, nous sommes tranquilles, tout se passe bien. Vincendon et Henry nous suivent à distance, mais lentement. Ils ne paraissent cependant pas en difficulté. Souvent nous aussi nous ralentissons notre allure afin qu'ils puissent nous rejoindre mais inutilement.

Hier soir avant de nous coucher, nous avions parlé avec eux de la montagne et j'ai pu constater avec plaisir que je me trouvais en face de vrais alpinistes. Il est bon de rencontrer en montagne des gens capables, modestes et distingués comme eux ! La sympathie fut réciproque, tant et si bien que je les avais invités à nous suivre sur la Poire. Ils furent immédiatement enthousiastes, mais à la pensée que ce nouveau de programme aurait pu retarder leur retour à Chamonix, nous avions décidé tous ensemble qu'il serait plus opportun que chaque cordée suive sa propre voie. Le hasard nous a amenés à nous retrouver sur la voie qu'ils avaient choisie et maintenant, les voyant monter si lentement, je ne peux m'empêcher de penser que si ensemble nous avions pu faire la voie de la Poire, certainement leur lenteur aurait été très préoccupante.

Il est évident qu'ils manquent d'acclimatation, étant peu entraînés. Il fait presque nuit, et notre paroi se termine à moins d'une centaine de mètres au-dessus de nous, au-delà des derniers séracs qui devraient se trouver sur la droite. Encore une demi-heure et nous nous serions retrouvés au col de la Brenva. Puis nous aurions pu marcher en toute sûreté. Mais ce temps magnifique que nous avions eu toute la journée, nous a trahis en l'espace d'une heure. Il fait nuit et la tourmente nous atteint d'une façon impromptue. Au col de la Brenva, ce serait encore pire. Dans ces conditions nous sommes obligés de passer une nuit de bivouac épouvantable sur la pente de neige, mais nous trouvons la force de résister. Habituellement entre le moment de l'arrivée des symptômes d'un changement atmosphérique et le moment où ce changement apparaît, il se passe un certain nombre d'heures, spécialement en hiver, et si nous avions senti ces symptômes avant, nous serions redescendus par la voie par laquelle nous étions montés ; mais étant donné que nous étions déjà si haut, il n'y avait pas d'autre solution que continuer. Nous nous sentons trahis et nous ne pouvons oublier la pensée que si ce changement ne s'était pas fait de façon aussi rapide, nous aurions pu continuer jusqu'à la cabane Vallot. Les conditions de la neige étaient optimales et presque sans danger. Les difficultés finissaient au col, et nous aurions très bien pu continuer même dans la nuit, avec les mêmes lampes électriques qui nous avaient conduits jusqu'à la paroi de la Brenva. Malheureusement nous avons été victimes du même phénomène que depuis quelques années, qui change le monde, faisant neiger en été, pleuvoir en hiver et changer le temps rapidement du beau au mauvais dans l'espace d'une heure, comme s'il s'agissait d’un temps estival.

Dans les circonstances où nous nous sommes retrouvés, il aurait été normal de perdre la vie ; d'innombrables cas comme celui-ci se sont passés, même en plein été.

Aube du 26 décembre. Les éléments sont toujours déchaînés. Nous sommes presque submergés par la neige. Gheser depuis hier est touché par un début de gelure aux deux pieds. Je suis miraculeusement épargné. Nous appelons Vincendon et Henry, et avec difficulté, nous arrivons à nous entendre, retrouvant ainsi l'orientation presque perdue. Nous rendant compte que leur situation est critique, je descends comme je peux pour les aider. J'attache ensuite les deux cordes, et je réussis à avoir une corde de 80 mètres fixée le long du glacier. Vincendon et Henry remontent et rapidement nous sommes réunis avec Gheser. Vincendon et Henry nous disent avoir bivouaqué dans une petite faille providentielle 100 mètres au-dessous de nous, peu au-dessus de l'îlot rocheux. Henry se plaint de début de gelures au pied gauche. Nous nous attachons en une unique cordée composée ainsi : Bonatti, Gheser, Henry, Vincendon. Guidé par mon unique instinct, j'amène la montée un peu oblique vers la droite, puis je pointe tout droit. Hier soir, avant qu'explose l'enfer, il m'avait semblé voir un passage entre les séracs qui aurait pu nous éviter la normale et longue traversée, qui maintenant est devenue très dangereuse à cause de l'épaisse couche de neige.

Maintenant je souhaite uniquement deviner le passage. Des difficultés naissent d'autres difficultés, la tourmente est tellement forte qu'elle ne nous permet pas de garder les yeux ouverts ; rapidement les paupières se couvrent de petits glaçons. Les pentes très fortes de neige poudreuse sont alternées de murs de glace vive. Je les affronte, sans pouvoir voir ce qu'il y a autour de moi, au-delà de deux mètres. Puis nous nous trouvons dans un dédale de crevasses. Cette situation dure jusqu'à 15h quand cesse la tourmente. Le brouillard s'ouvre et la coupole du Mont Blanc apparaît au-dessus de nous. Ici le vent du Nord est très très fort, mais surtout le gel est insupportable et ne nous permet pas de faire le moindre arrêt. Nous nous trouvons exactement sur le col, au-dessus du mur de la Côte, entre les deux rochers rouges. Instinctivement, nous cherchons une sortie vers le versant français, et nous parcourons pendant une centaine de mètres de dénivelé en descente le couloir entre les deux rochers (itinéraire 176 Guide Vallot parallèle au corridor proprement dit). A ce point la pente se fait très très vive, alors nous retournons sur nos pas. La chute de neige est très importante et a rendu dangereuses toutes les pentes qui descendent du couloir, car il y a un peu partout des amas de neige déposés sur un fond gelé. Même l'itinéraire 180 GV qui est le plus court et le plus proche de la cime ne me paraît pas sûr. J'ai choisi alors, avec l'approbation des autres, l'unique solution logique même si très fatigante : celle de rejoindre la cabane Vallot en passant par la cime du Mont Blanc. Puisque le long de cette voie, il n'existait pas de difficulté, que l'on devait seulement marcher et que la visibilité était devenue bonne, pour accélérer l'allure, nous sommes divisés en deux cordées, moi et Gheser, Vincendon avec Henry.

Pendant une heure, nous avons marché les uns à côté des autres vers la cime du Mont Blanc, puis le français et le belge ont diminué leur allure, et nous les avons distancés. Je leur demande de faire plus vite. La dernière fois que je les ai vu, ils étaient encore en train de monter lentement, mais sûrement. A l'approche de la nuit, nous avons rejoint la pointe du Mont Blanc, presque paralysés par le gel, et nous avons continué sur la crête opposée qui mène à la cabane. Quand nous entrons dans la cabane Vallot, il fait nuit. Gheser enlève ses chaussures, il a les pieds durement touchés par le gel, et de plus présente quelques ampoules à une main. Sans perdre de temps, employant une partie d'un ½ litre d'alcool que nous avons encore, nous pratiquons ensemble de violents massages, insistant pendant des heures, afin que les pieds, même s'ils ne retrouvent pas leur sensibilité, retrouvent une certaine mobilité. Pendant ce temps, la crainte pour Vincendon et Henry va toujours en augmentant, mais comment faire et aller à leur rencontre dans les circonstances où nous nous trouvons ? La visibilité extérieure est moyenne. Des passages de brouillard apparaissent et disparaissent à des intervalles brefs. Vincendon et Henry devraient voir les lumières de la cabane. A chaque bruit du vent, il nous semble les entendre arriver, mais plus les heures passent, plus nous nous disons qu'ils sont en train de bivouaquer près de la cime. A ce moment tout ce que nous pouvons faire pour eux est de désapprouver le choix qu'ils ont fait, tout en les soutenant de tout cœur. Nous avons la gorge sèche, mais nous n'éprouvons pas le désir de manger. Avec le peu d'alcool qu'il nous restait, nous avons réussi à nous procurer un peu d'eau en faisant fondre la neige, puis avec les 3 ou 4 pauvres couvertures qui constituent l'unique confort de la cabane, nous cherchons à nous installer pour terminer les quelques heures de la nuit. La température à l'intérieur du refuge est également très rude. Mon thermomètre indique -18°C, à la différence des -25°C à -30°C donnés pendant la journée par le thermomètre que j'avais mis sur mon pull-over, sous la veste en duvet.

Le matin suivant, 27 décembre, de Vincendon et Henry, aucune trace. Le vent s'est beaucoup atténué, cependant les passages de brouillard se sont faits de plus en plus intenses, et c'est seulement pendant de très brefs moments que l'on peut voir toute la pyramide du Mont Blanc. On n'a cependant aucun signe des deux alpinistes. Nos appels restent sans réponse. Nous n'arrivons pas à imaginer ce qui a pu leur arriver ; quelque chose de grave, c'est sûr, pour qu'ils n'apparaissent pas encore. Pendant 2 heures nous restons là, à formuler des hypothèses, incertains de ce que nous devons faire, car maintenant nous croyons que Vincendon et Henry n'ont pas pu rejoindre la cime du Mont Blanc. Dans un tel cas, il ne reste plus qu'à penser avec angoisse aux deux dernières hypothèses désespérées : sont-ils stoppés au-delà du Mont Blanc, ou bien se sont-ils précipités sur le très raide versant italien ? Ces pensées nous secouent et nous font éprouver un sentiment de peine mélangé à de la peur. Nous sommes convaincus désormais que nous ne pouvons plus leur être utile ; notre situation est aussi très précaire, et elle ne nous permet pas de passer à nouveau la cime du Mont Blanc pour aller à leur recherche. Nous nous imposons de redescendre. Gheser est dans l'absolue impossibilité de remettre ses chaussures. Sans hésiter, j'arrache la moitié d'une couverture et après lui avoir mis les pieds dans les caleçons de duvet, je les enveloppe avec les morceaux de couverture. Puis je fixe les crampons en me servant de leurs attaches, ainsi qu'en me servant de morceaux de fils de fer trouvés heureusement dans la cabane.

Lorsque nous quittons la cabane Vallot, il est presque dix heures. Pendant un moment, j'ai la tentation de descendre vers Chamonix, attiré par sa proximité. Mais dès que je me retrouve dans un tas de neige profonde, je me souviens des dangers que j'ai évalué le soir précédent ; alors sans plus hésiter, je me dirige vers le dôme du Goûter pour rejoindre ensuite la crête de Bionassay. En deux endroits, la neige est tellement profonde que l'on s'enfonce jusqu'aux hanches, et pour me créer un passage et élever mes jambes, je dois souvent m'aider avec les mains. Le brouillard qui est devenu de plus en plus dense, nous submerge maintenant et c'est avec difficulté que nous trouvons la crête de Bionassay. Elle se présente comme étant vraiment peu fiable. Aux dangereuses difficultés et à la fatigue, souvent s'ajoute la pensée de Vincendon et Henry, et je dois avoir recours à toute ma volonté pour trouver la force de continuer (seulement après mon retour, je sus comment étaient allées les choses. Je n'aurais jamais prévu leur choix, d'écarter la cime du Mont Blanc et de rejoindre sûrement la cabane Vallot, et non de revenir sur leurs pas pour prendre cette voie que nous avions en premier exclue comme trop dangereuse). Gheser fait des miracles en marchant dans ces conditions, mais afin que tout ne se termine pas par une catastrophe, je dois tracer la voie avec de larges marches de sûreté, et pendant ce temps, le temps passe inexorablement.

Il est midi lorsque nous arrivons au glacier du Dôme, et un soleil chaud est venu illuminer notre marche. La neige est très profonde et les crevasses cachées. Après deux autres heures de marche exténuante, nous ne perdons que quelques centaines de mètres de dénivelé. A un moment, vers 14h, un hélicoptère nous survole, il doit être à peu près à 200 m au-dessus de nous, mais il ne nous a pas vu, à cause de la légère brume qui vient obscurcir le ciel. Il continue et disparaît. Pendant plus d'une heure, nous tournons sur le glacier à la recherche d'un passage que nous ne trouvons pas. A la fin je me décide à passer directement un difficile mais sûr sérac. Peu après, passant sur un énième pont, je sens que tout se précipite autour de moi, le glacier m'avale. C'est un vol qui ne semble ne jamais avoir de fin. C'est comme si j'attendais quelque chose qui n'arrivera jamais. Pendant tout ce temps, tout s'obscurcit, puis un arrêt sec me déchirait les flancs. Je me trouve arrêté avec encore dans la main le piolet, attaché à la corde, dans une crevasse large d'au moins trois mètres. J'ai fait un saut de 10 à 12 mètres. Une dizaine de mètres plus bas, je vois un fragile pont de neige, et au-dessous de cela, un trou noir dont je ne vois pas le fond. Je me sens suffoqué, non seulement à cause de la corde qui me serre autour des flancs, mais aussi parce que je suis paralysé par le sac, qui dans la chute m'est retombé sur la tête et qui fait pression entre le cou et la poitrine, tandis que les lanières m'immobilisent les bras. J'ai la sensation que pour moi c'est la fin. Pendant quelques minutes, je reste pantelant, la tête en bas, seul, pris par le désespoir, avec la sensation de suffoquer. Puis, je reprends courage et je réagis en m'imposant le calme. Restant toujours dans la même position, avec une longue acrobatie et beaucoup de souffrances, je réussis à remettre le sac à sa place. Si je perdais ce sac, ce serait terrible. Puis, difficilement, j'arrive à me faire entendre par mon compagnon. Lui, même si souffrant à cause du gel des pieds, est là en tension, à l'écoute, prêt à faire quelque chose pour m'aider.

Dans ces moments, chacun est le salut de l'autre. Je me fais descendre jusqu'au pont de neige, et je me trouve ainsi à une vingtaine de mètre de profondeur dans la crevasse. J'étudie la situation. Le filin de 8 mm qui pourrait m'aider pour sortir se trouve dans mon sac. La corde qui me lie à mon compagnon et qui m'a retenu dans la chute est solidement emprisonnée dans la trace profonde qu'elle a elle-même faite au bord de la crevasse de neige et cela à cause de mon poids dans la chute. En réfléchissant, je réussis tout de même à trouver une voie de sortie. Je pose le sac sur le pont de neige sur lequel je me trouve, avec la peur qu'il puisse s'écrouler. Je lie le sac au bout du filin ; l'autre bout, je l'attache autour de ma taille. Je crie à Gheser de bloquer la corde à laquelle je suis attaché, puis, faisant appel à toutes mes forces, je grimpe à mains nues le long de la corde pendant une dizaine de mètres et je rejoins exténué l'unique point où la crevasse se resserre et me permet en faisant un grand écart de rester arrêté entre paroi et paroi, en appuyant fort sur les crampons. Dans cette position, avec le piolet, je peux faire deux gradins dans la glace, un de chaque côté, créant ainsi des points d'appui plus importants pour les pieds. Ainsi remonté de 10 mètres, j'ai gagné autant de longueur de corde à laquelle je suis lié. Je crie alors à Gheser de la récupérer et après s'être délié, de m'envoyer le bout. A ce bout, j'attache le filin passé autour de ma taille, après avoir fait une série de nœuds. Après cette opération, je crie à Gheser de récupérer le tout et de bloquer le filin. Ainsi avec ce système, je peux remonter avec une certaine sûreté le long de la paroi verte de la crevasse, tandis que mon compagnon récupère tout doucement la corde qui nous lie. Un nouveau problème se pose à la sortie de la crevasse, en me retrouvant avec au-dessus de la tête un toit de neige proéminent, avec les deux cordes bloquées dedans et sous ce toit. En vain je cherche à démolir le toit avec le piolet. A la fin exaspéré et hurlant comme un fauve, j'ai recours à une dernière acrobatie. Je me fais lancer par Gheser un anneau de corde, celle qui nous lie, je la passe par la tête jusque sous les bras sans l'attacher puis, pour être libre de mes mouvements, je tire à moi quelques mètres de corde encastrée dans le toit. Et ensuite, je supplie Gheser de résister à l'effort : "Tient fort" lui ai-je crié. Et pendant ce temps, je m'abandonne dans le vide complètement suspendu, me hissant sur l'anneau de corde. Ayant dépassé cet ultime obstacle, il me semble être ressuscité. Quel malheur si Gheser n'avait pas résisté à ce moment là. Il est cependant extraordinaire qu'il ait pu le faire dans les conditions où il se trouvait.

Maintenant me trouvant en haut, il m'était facile de démolir le toit pour libérer les cordes et récupérer ensemble le sac que j'avais laissé dans la crevasse sur le petit pont de neige. Il était désormais plus de 17h. La nuit nous a rejoint 10 minutes plus tard, pendant que nous nous dirigions vers un sérac, avec l'idée de bivouaquer dehors. Nous sommes opprimés par une grande préoccupation, car celle-ci est désormais la 3ème nuit que nous passerons dans des conditions extrêmement sévères. La nuit fut celle que nous avions craint : très froide, autant dans les premières heures pendant qu'il neigeait, encore plus dans celles qui ont suivi quand le temps serein est revenu. Les gelures ont commencé à toucher désormais les mains du solide Gheser. Je lui passe une paire de gants et un capuchon, je ne pourrais pas faire plus. Déjà au début des premiers bivouacs, trois soirs plus tôt, quand je me suis aperçu que les pieds de Gheser étaient durcis par le gel, j'ai échangé avec lui le sac de bivouac, afin qu'il puisse rester avec les pieds plus chauds. Cette nuit là, j'avais résisté avec le simple sac de toile gommée, mais maintenant je sens que le gel me gagne et si cela arrivait, cela serait la fin, c'est sûr, pour nous deux.

Face à la réalité, je ne peux pas accepter, et quand je sens s'évanouir complètement la sensibilité de mes pieds, avec la même force du désespoir comme une lointaine nuit sur le K2, je prends le piolet et je bats violemment et d'une façon répétée jusqu'à ce qu'une douleur violente me dise que le sang revient circuler dans les veines. Le jour suivant nous amène un beau soleil, mais cela ne suffit pas à nous réanimer. Désormais nous sommes des piles déchargées. Toutefois nous devons nous remettre en marche. J'ai refait les pansements des pieds de Gheser, et après avoir complété les préparatifs, nous recommençons à descendre par le glacier. Maintenant, à tout cela, s'ajoute l'obsession des crevasses. Il me paraît en voir le signe même là où elles n'existent pas. Afin de minorer le danger de chute des ponts de neige, souvent j'avance à quatre pattes. Je procède ainsi sur toute la longueur de corde qui nous lie, créant ainsi une profonde tranchée, le long de laquelle, tiré par moi, Gheser descend en glissant sur le dos, évitant ainsi de marcher tant il a mal aux pieds. Il nous faut toute la journée pour descendre au refuge Gonella, en parcourant quelques centaines de mètres de dénivelé. Mais pendant cette descente, c'est un très grand confort de voir, sur le glacier du Miage qui est en dessous, des petits points qui sont en train de monter. Ce sont les secours qui approchent. Quand nous arrivons au refuge Gonella, Gheser a les pieds et les mains qui ne peuvent plus servir. Tout deux nous sommes trempés comme des soupes et demi paralysés par le gel. Dans la cabane, il y a beaucoup de couvertures et les couchettes de paille sont sèches. Les réserves de vivres légères. Une boule de pain sec et un petit peu de saucisson, un petit pain de beurre. Nos réserves sont constituées désormais d'un seul paquet de biscuits, d'un morceau de fromage, seules choses qui ont survécu à notre première nuit de bivouac avec peu d'autres choses que nous avons déjà mangées. Ce soir là sur la Brenva, pour mieux nous protéger de la tourmente, nous nous étions servis des sacs à dos vidés de leur contenu. Pendant la nuit, tout a été couvert par la neige, et le lendemain, même en les cherchant, beaucoup de vivres ne sont pas revenues à la lumière. Quelques minutes après être entrés dans le refuge Gonella, la nuit tombait. L'espoir suscité par la vue des équipes de secours qui montaient, fut suivi par une profonde désillusion. Des petites lumières en mouvement sur le glacier du Miage, nous disent que les secouristes sont en train de rentrer. Qu'est il donc arrivé ? Quelles difficultés ont fait obstacle à leur passage ?

Ce soir là, la fatigue était telle que nous ne pensâmes à rien d'autre qu'à dormir. Pendant 13 heures nous restâmes allongés sur les couchettes, mais de tout ce temps, seulement une infime partie fut dédiée au sommeil. Même sous plusieurs couvertures, nous avions du mal à nous défendre du froid.

Le jour suivant, 29 décembre, commence avec l'espoir, et une fois encore ce termine avec la désillusion quand nous voyons à nouveau nos secouristes repartir après être montés guère plus loin que la veille. Très longues furent les heures de cette journée de travail ininterrompu. Le poêle devait être vidé de la neige et être mis en état de fonctionner. Pour faire du feu, on a utilidé une poutre laissée là peut être pour faire des réparations. Avec le piolet, je me fis un peu de bois à partir de cette poutre. Autour du feu, je commençais à faire sécher nos vêtements. Je devais garder le feu allumé, faire fondre la neige, bouillir de l'eau, puisque désormais l'eau très chaude était notre unique soutien. Les vivres étaient finis. Nous n'avions rien d'autre à avaler ; de toute façon, notre organisme asséché par tant de fatigues, réclamait depuis pllusieurs jours des boissons chaudes, et se résignait à accepter l'unique disponible, l'eau. Gheser, le pauvre, immobilisé dans sa couchette, était comme un malade, qui surtout avait besoin de l'assistance d'une infirmière. J'essayais de soulager ces heures et je remercie Dieu qui m'a protégé. Avec les médicaments trouvés dans le refuge, j'ai préparé l'acide borique qui lui a servi à se soigner les mains et les pieds. Ils étaient dans des conditions terribles, et je n'ai réussi à lui cacher qu'avec beaucoup de difficultés la crainte que j'avais au sujet de ses doigts. Dans les pensées qui me trottaient dans la tête, j'examinais aussi la possibilité de laisser momentanément Gheser seul au refuge afin de descendre à la rencontre des secouristes. Seul peut-être j'aurais pu y arriver, peut-être avec des rappels, puisque le matérieul ne me manquait pas, mais comment aurais-je pu abandonner mon compagnon dans ces conditions ? Je me rendais compte que ma présence était bien plus importante là haut. Tôt ou tard, d'en bas, ils rejoindraient la cabane.

Le matin du 30 décembre m'attend un nouveau motif de démoralisation. Il neige. Je sors et je lance des cris d'appel au secours. J'entends une voix en réponse. Au moment d'une éclaircie, je vois des petits points en mouvement sur le glacier, au même point que hier ; je pense qu'il sera nécessaire encore d'attendre une journée complète. Une ½ heure après, je sors à nouveau. Le brouillard s'ouvre : 300 mètres sous la cabane apparaissent 4 skieurs. C'est comme un mirage. Pour moi et Gheser, c'est une explosion de joie. Il est environ 10h. Une ½ heure après, sur la crête rocheuse proche de la cabane, apparaît l'ami Gigi Panei, guide et professeur de ski ; je le vois sauter vers moi avec une telle impulsion, qui me fait penser qu'il est anxieux, commotionné et affectueux. Je vois arriver avec émotion les autres amis, les guides Cesare Gex, Albino Penar, Sergio Bioto.

Je me souviendrais toujours avec quelle gratitude je les ai embrassés. Je m'informe du sort de Vincendon et Henry et j'apprends qu'ils sont vivants. Ils ont été vus par l'hélicoptère sur le Grand Plateau. Cela provoque chez moi de la joie et de la surprise ; surprise parce que je n'arrive pas à comprendre comment ils ont pu se retrouver là (c'est seulement après que je saurai leur drame). Je suis émerveillé quand je pense comment et combien j'ai mangé au refuge Gonella, immédiatement après l'arrivée des amis, quand ils ont ouvert les sacs de vivres. Le besoin de nourriture était tel qu'il gommait toute logique. J'ai mélangé du saucisson avec du lait chaud, du fromage avec des biscuits, etc. Je prenais tout ce qui arrivait à portée de ma main, et pendant que je mangeais, je parlais, je parlais, encore, finalement : nous avions tant de choses à nous dire. Ainsi je sus aussi pourquoi depuis 2 jours les hommes que nous voyons sur le glacier du Miage retournaient chaque fois sans nous rejoindre. Ce fut une équivoque qui retardait les opérations de secours. Quand le 28, une équipe d'alpins a exploré le glacier du Miage à notre recherche, cette équipe fut trahie par la vue, et à son retour cette équipe a décrit une situation bien différente de ce qu'elle était en réalité, en gommant ainsi l'impression que nous avions besoin de secours. En effet ceux qui remontèrent le jour suivant le versant du Miage, l'ont fait sportivement, convaincus dans leur cœur de nous retrouver en marche vers Courmayeur. La réalité était bien différente, et quand ils la découvrirent, ils durent s'organiser pour pouvoir rejoindre la cabane le jour suivant, 30 décembre.

Une heure après nous avons commencé la descente entre les flocons de neige. Mon compagnon descend, soutenu par les cordes des Alpins. Je le suis, ou je le précède tout seul, par mes propres moyens. C'est là une vision qui termine toute une longue et dramatique odyssée. Peu après, nous rencontrons d'autres amis montés par une voie différente. Ce sont les guides Toni Gobi, Franchesco Tomasé, Ulysse Pruno, Achille Truche et Eugonio Bron, ainsi que le maréchal des Alpins, Tassoti. Ma gratitude est très profonde pour la mobilisation qui, pour Gheser, lieutenant des Alpins et pour moi, ex-Alpin, a été faite avec autant de larges moyens et tant d'affection par le groupe de skieurs de l'école militaire d'alpinisme d'Aoste et par les magnifiques guides de Courmayeur.

Walter Bonatti.

La lettre de Walter Bonatti en réponse à mes questions

Dubino, le 7 février 1998

Cher Yves,

J'ai lu ta lettre. Je t'assure que je suis resté plus que surpris, déconcerté par les sottises que Silvano Gheser t'a racontées. Avant tout je reconfirme et répète, j'ai toujours écrit de ma propre main relativement à cette triste histoire.

Un événement que j'ai vécu, avec un contrôle physique total et une absolue lucidité mentale. Et raconté ensuite fidèlement quant à ce qui est arrivé. Gheser assurément ne peut pas dire la même chose. Et j'en ai une confirmation ultérieure d'après ce que tu m'écris. Je réponds à tes demandes dans l'ordre dans lesquelles tu me les as posées.

Arrivés sur le plateau qui se trouve sur le dessus du mur de la Côte, et après être sortis de l'éperon, nous avons évidemment continué à avancer encordés à 4, jusqu'à ce que, me rendant compte du grand danger que présentait le Grand Couloir de l'ancien passage inférieur, je décidais (et je le décidais avec l'approbation des trois autres) de nous échapper en passant par la cime du Mont Blanc, remontant l'ample dorsale de nord-est (c'est-à-dire la voie normale du Mur de la Côte désormais en-dessous de nous, qui monte à la cime du Mont Blanc).

Vincendon et Henry ne demandèrent pas de s'arrêter pour manger. S'arrêter pour manger, dans un tel moment difficile, n'était même pas pensable. Le vent était très fort, et le gel insupportable.

  1. Il n'y a aucune discussion, et de la part de personne. Quelle discussion aurait pu avoir lieu entre nous ? La situation était pour tous claire et évidente. Je dirais par ailleurs que tous, tacitement (et depuis le premier matin dans la tourmente et liés à la même cordée), me faisaient confiance et me considéraient comme le plus fort et le plus expert. Vincendon et Henry m'avaient dès le départ montré leur admiration et leur absolue confiance, et pour ce qui concerne Gheser, il était un bon skieur, mais à peu près totalement inexpérimenté comme alpiniste.
  2. C'est moi qui ai pris la décision de reconstituer les deux cordées indépendantes, mais pas à cause d'une discussion imaginaire, qui n'a absolument pas existé et qui n'était pas motivée. Mais bien parce qu'à partir de ce moment là, le parcours ne présentait plus de difficultés, ni de dangers. La marche donc, en procédant en deux cordées séparées, serait plus aisée et rapide.
  3. Nous sommes donc repartis vers la cime du Mont Blanc en deux cordées distinctes, tout en avançant ensemble, et en restant plus ou moins, les uns à côté des autres, pendant environ une demi-heure ou peut-être plus, pliés sous un vent très fort et polaire. A un certain moment quand je me rendis compte que Vincendon et Henry étaient détachés de nous, je leur hurlais d'aller plus vite. Ils comprirent et donnèrent leur assentiment, simplement. Peut après, je ne les ai plus vus, à cause d'une proéminence, qui se situait entre eux et  nous. Pendant ce temps, Gheser commençait à donner des signes de difficultés : il faisait des pas toujours plus rigides et incertains. Assez vite descendit la nuit, avant que nous soyons arrivés à la cime. Ce qui suit depuis ce moment là est décrit de façon détaillée dans le chapitre de mon livre "Montagnes d'une vie", de la page 139 à la page 157. Tu peux prendre dans ma narration tout ce que tu veux.
  4. Le jour avant, à la Fourche, je n'ai absolument pas proposé à Vincendon et Henry d'attaquer avec nous la Poire. C'était une folie de proposer une entreprise de ce genre à deux jeunes inconnus.
  5. Ce même après-midi, du 24 décembre, pendant la reconnaissance faite avec Gheser au col More, j'ai cassé le manche de mon piolet. C'est pour cela qu'Henry a voulu gentiment échanger mon piolet contre le sien.
  6. Vincendon et Henry continuèrent toutefois à avoir deux piolets complètement utilisables : l'un parfait et l'autre, le mien, également valable même fendu, puisque le manche a été rendu rigide et bloqué avec un long filin, bien entouré et ligoté justement le long du manche. Leur progression lente fut uniquement due à leur marche normale, assez lente, comparativement à notre pas plus entraîné. Ce que je dis est démontré aussi par le fait que, passés rapidement en tête Gheser et moi-même, après que nous ayons renoncé à la Poire, Vincendon et Henry continuèrent à avancer plus lentement que nous deux, et ce malgré le fait qu'ils bénéficiaient de nos traces que je taillais dans la neige dure.
  7. Le long de l'éperon, jusqu'au moment où la tourmente nous a surpris, nous n'avions pas trouvé de glace vive, mais seulement de la neige bien dure. Je taillais cependant de petites marches pour rendre plus sure la progression de tous les quatre. Évidemment la cordée de Dufourmantelle usa de préférence des crampons, mais peut être comme moi, tailla des petites marches qui émergeaient uniquement sur des petits morceaux à peine évidents.
  8. Notre bivouac n'eut pas lieu sur la cime de l'éperon, ce 25 décembre, à partir exactement de 15h30. Encore moins, il n'eut lieu après avoir dépassé un ultime sérac. Plutôt nous avons bivouaqué à la base du premier des séracs, que l'on rencontre sur la voie. C'était le premier de la série de ces sauts de glace (très importants cette année là) qui se suivent sur les cents derniers mètres de dénivelé, avant la sortie sur les pentes douces qui amènent après le mur de la Côte.
  9. La neige portée par la tourmente n'est pas arrivée au cours de la nuit, mais elle a commencé tout de suite à 15h30. Le matin suivant, nous en étions submergés.
  10. Nous avions une corde et un filin, chacun de 40 mètres. En attachant ensemble ces deux cordes, j’obtins 80 mètres de corde utile, sur laquelle je suis descendu en me tenant avec seulement les mains, vers Vincendon et Henry. Je suis descendu sans corde jusqu'à leur bivouac, et les ai aidés à remonter les 20 mètres qui étaient sous le bout de ma corde. Puis tous les 3, en nous agrippant avec les seules mains, nous nous sommes hissés sur la corde de 80 mètres, le long de la pente très raide, fortement couverte de neige fraîche. L'opération fut toutefois rapide, elle ne nous a pas pris plus d'une heure.
  11. Durant la nuit du bivouac, je n'ai pas parlé avec Vincendon et Henry. Il y avait la tourmente et nous n'avions rien à nous communiquer. Aussi parce qu'avant la nuit, nous nous étions vus. Et les uns savaient donc où se trouvaient les autres.
  12. Ce n'est pas Vincendon qui m'a suggéré de passer par la cime du Mont Blanc. L'idée était la mienne et je l'ai tout de suite communiquée aux trois compagnons. J'ajoute une réflexion. Si comme le dit Gheser, cette idée avait été de Vincendon, pourquoi avoir choisi peut après et sans rien nous dire, de revenir sur le grand couloir de l'ancien passage ?
  13. Il est à exclure absolument que Vincendon et Henry puissent avoir fait une quelconque chute, puisqu'ils avançaient presque à plat sur l'ample et facile dorsale vers la cime du Mont Blanc où tous les 4 étions en train d'avancer. Je ne crois pas non plus qu'ils aient été si épuisés de devoir renoncer à avancer vers la cime, puisque quand je les ai appelés en les incitant à aller plus vite, les deux me donnèrent leur assentiment sans manifester aucun type d'incertitude. Ils paraissaient même bien disposés à nous rejoindre au plus vite.
  14. Dans l'après-midi du 24, quand avec Gheser j'arrivais au Col More, je ne trouvais pas de traces particulières de passage sur la neige. Aussi parce qu'elle était dure et travaillée par le vent. Il n'avait plus neigé depuis plus d'un mois. Mais avant à partir du col du Géant, où Gheser et moi-même faisions pratiquement du ski tous les jours, nous avions observé une cordée sur le flanc de la Brenva. C'était évidemment Dufourmantelle et son compagnon.
  15. Non, nous n'avons pas vu de skis, ni au col More, ni autre part. Peut être que celui qui les avait laissés de ce côté là, était ensuite revenu pour les reprendre. Toutefois, les skis ne pouvaient servir pour traverser le glacier supérieur de la Brenva, et par ailleurs il aurait été nécessaire de les porter sur les épaules pour passer le col de la Fourche.

Je dirais encore pour conclure que m'attristent les affirmations de Gheser, si imprécises, fausses parfois, et toutefois polémiques. Les siennes sont des affirmations certainement pas suggérées par un sens de gratitude pour lui avoir sauvé la vie. De cette expérience Gheser est sorti très éprouvé par les efforts et les gelures, mais il était resté aussi un peu confus dans son esprit. Tout de suite, malheureusement, déjà le lendemain de l'affaire, il a laissé dans les journaux auxquels il semble aujourd'hui vouloir se référer comme témoignage, se dire tant de bêtises et aussi quelques méchancetés, par la plume de ces chroniqueurs qui écrivaient en son nom, se servant peut être aussi de sa signature. Il s'agissait de journalistes qui certainement ne m'aimaient pas, qui en plus se servaient de moi, parce que à ce moment là, de façon perverse, cela faisait sensation.

Malheureusement cher Yves, nous ne pourrons pas nous rencontrer, pas avant quelques mois. Mais ce sera sûrement déjà trop tard pour la rédaction de ton livre. J'ai été et je continue à être très pris. Demain je serais à Turin pour quelques jours, pour mon exposition photographique au Musée National de la Montagne. Je partirai pour un long voyage en Jordanie. De toute façon, tiens-moi informé.

Enfin si tu m'envoyais pour lecture les pages qui se rapportent à ce que j'ai clarifié ici, cela me fera plaisir, et je t'en remercie à l'avance.

Un salut amical.

 Walter

 

Le récit de Silvano Gheser paru dans La settima Incom Illustrata en février 1957

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Traduction du récit de Silvano Gheser paru dans La Settima Incom Illustrata

La Settima Incom Illustrata fév 1957 (S. GHESER)

Le lieutenant Gheser raconte l'aventure désespérée qu'il a vécu sur le Mont Blanc avec Walter Bonatti.

J'ai traîné pendant des jours deux pieds de marbre. Par un froid très intense d'environ -40°C, le cuir des chaussures s'est resserré comme une morsure ; dans un trou de glace, à 4400 m d'altitude nous avons affronté la nuit de Noël. Nous ne savions que cela était le début d'une interminable angoisse.

  • Légende de la photo n°1 : deux hommes, tout deux experts alpinistes, partent de Courmayeur la veille de Noël afin de tenter l'escalade du Mont Blanc par une voie non encore effectuée durant la saison d'hiver : la voie de la Poire. Les deux alpinistes sont Walter Bonatti, le plus célèbre des jeunes guides et le lieutenant des Alpins Silvano Gheser. A cause d'une modification rapide des conditions atmosphériques, les deux alpinistes restèrent 6 jours isolés sur le Mont Blanc, vivant ainsi des heures intensément dramatiques. L'article que nous publions, dicté par le lieutenant Gheser depuis le lit de la clinique de Turin, où il est hospitalisé pour des gelures aux mains et aux pieds, est le premier témoignage direct et complet de l'épouvantable aventure sur le Mont Blanc.

J'ai ressenti les premiers symptômes de gelures quand nous avons fait un très bref arrêt, immédiatement après avoir passé le petit col Moore. Là, je me rendis compte alors avoir perdu la sensibilité aux pieds. Au col ils n'existaient plus. En voulant desserrer mes chaussures, j'ai senti que le cuir était devenu rigide et compact, comme s'il était de bois. Il était environ 16h30, le jour de Noël et nous nous trouvions en marche sur le Mont Blanc depuis une trentaine d'heures. J'étais parti de Courmayeur en compagnie de Walter Bonatti vers 7h le 24 décembre. Nous avons rejoint en téléphérique le refuge Torino. A 9h, nous nous étions mis en marche et à midi nous avions rejoint la cabane sur le col de la Fourche. Notre programme pour cette première journée était assez limité : faire une rapide inspection des lieux que, à l'aube du jour suivant, nous aurions dû traverser afin de rejoindre la voie de la Poire qui monte à la cime du Mont Blanc. Rejoindre la cime du Mont Blanc à travers la Poire, une voie qui n'avait pas encore été explorée en hiver, était donc le but de notre excursion.

La reconnaissance du lieu fut encore plus rapide que prévu, parce que la nuit arrivait, et cette inspection donna peu de résultats, mais ce fut pendant ce temps là que nous avons rencontré deux alpinistes, le français Vincendon et le belge Henry. Les deux, que nous avons rejoint en descendant du col de la Fourche, revenaient d'une escalade à l'aiguille du Midi. Nous nous sommes arrêtés pour échanger deux mots, comme cela arrive toujours entre des gens qui se rencontrent en montagne, c’est ainsi que l'amitié est immédiate. Apprenant que Bonatti avait cassé le manche de son piolet, Vincendon lui offrit le sien, puis nous avons parlé de notre programme, et ensemble, nous sommes rentrés à la cabane du col de la Fourche, afin d'y passer la nuit. Une nuit de conte de fée. C'était une nuit merveilleuse, une vraie nuit de Noël comme l'imaginent les dessinateurs de livres pour enfants :  un ciel limpide et plein d'étoiles luisantes qui couvraient un paysage fantastique, blanc de neige. Une telle nuit, et cela était de première importance, promettait un temps magnifique pour le jour suivant. Nous étions tous 4 d'excellente humeur. Le belge et le français nous offrirent leur soupe au lard et nous les avons remerciés de leur courtoisie en leur donnant des tablettes d'aliments énergétiques. Aucun de nous ne pouvait imaginer que cela serait le dernier repas normal pendant plusieurs jours.

Dînant ensemble, Bonatti proposa à Vincendon et à Henry de s'unir à nous pendant l'escalade de la Poire. La proposition était avantageuse pour tous : nous aurions une unique cordée, réduisant la fatigue et les risques, et distribuant mieux dans les sacs à dos le matériel et le nécessaire pour tenter l'entreprise. Vincendon et Henry s'étaient par ailleurs montrés assez heureux de rencontrer Bonatti, qu'ils connaissaient de réputation, et ils acceptèrent avec enthousiasme la proposition. Nous nous sommes mis rapidement dans les couchettes et à minuit le réveil nous fut donné par l'horloge de Bonatti, un objet précieux attaché à l'escalade du K2, et qui a un son semblable au chant des grillons une nuit d'été. Le temps était toujours magnifique : un ciel sec, sans une ombre de nuage et plein d'étoiles, mais la lune n'était pas encore levée et nous avons dû attendre 3h avant que ses rayons chassent l'obscurité, nous permettant ainsi d'entreprendre sans risques excessifs la descente du col de la Fourche et la traversée du glacier de la Brenva.

Ce retard au départ eut des conséquences tant pour nous que pour Vincendon et Henry, nos deux compagnons occasionnels qui désiraient rentrer à Chamonix ce même jour. Aussi renoncèrent-ils à l'idée de nous accompagner dans l'escalade de la voie de la Poire. Quant à nous, ce retard de 3 heures au départ nous avait amené à changer notre itinéraire. Nous sommes partis donc tous 4 ensembles du col de la Fourche, étant entendu que Vincendon et Henry se sépareraient de nous au point où l'itinéraire de la voie de la Poire se détache de celui de la voie Moore, itinéraire que le belge et le français aurait suivi pour arriver dans la soirée à Chamonix. Et c'est ce qui fut fait. Mais le retard avec lequel nous nous étions mis en marche amena un autre très important retard dans l'approche de la voie de La Poire. Vers 8h quand le soleil se leva, nous nous trouvions encore à environ 3h de marche du départ de la Poire, et nous marchions sur un terrain couvert de neige croûtée qui se défaisait facilement, hérissé de petits canaux et de cailloux mobiles. Au fur et à mesure que le soleil se levait à l'horizon la base neigeuse devenait de moins en moins sûre, nous nous sommes rendus vite compte que dans ces conditions, il nous serait impossible de rejoindre et d'effectuer la Poire dans une seule journée. Il aurait été excessivement imprudent d'insister dans l'entreprise projetée. Aux autres préoccupations se mêlait le spectacle des avalanches qui de temps en temps descendaient un peu plus avant, à l'endroit où probablement durant le mois d'août dernier, le guide Autos disparut. Nous avons donc décidé de revenir sur nos pas. Bonatti dit que de cette façon nous pourrions rejoindre Vincendon et Henry et les aider dans l'escalade par la voie Moore qu'ils avaient déjà choisie. Nous nous sommes donc dirigés en changeant notre itinéraire vers les grands couloirs de la Moore, et en 1h de marche, nous avons rejoint et dépassé par le côté le Belge et le Français. Les deux se sont mis derrière nous et ont suivi notre piste. Ce fut comme je l'ai déjà dit, à la cime du petit col Moore, que je regardais mes pieds, et me rendis compte que je ne les sentais plus. Il me semblait traîner deux morceaux de marbre. Dans la dernièrepartie de la montée vers le petit col, le terrain friable et couvert de glace était devenu assez difficile.

Bivouac dans la neige.

Pendant que Bonatti taillait des marches dans la glace et à certains moments plantait des pitons, j'étais à l'arrêt pour, comme en dit en langage d'alpinisme, faire "assurer". Ce furent probablement ces arrêts prolongés à intervalles assez fréquents qui ont causé le début des gelures. Par ailleurs, à cause du froid très intense, - 40°C le cuir des chaussures s'était contracté, serrant les pieds comme une morsure. Je dis à Bonatti qu'il y avait quelque chose qui ne fonctionnait plus au niveau de mes pieds, mais pour le moment, il n'y avait rien à faire. A la cime du petit col, il y avait un vent très très fort, et de plus à cette heure là, vers 17h, il commençait à faire nuit. Nous avons continué la marche sur la glace afin de trouver un lieu pour bivouaquer et nous avons trouvé un sérac, c'est-à-dire, je le dis pour les non alpinistes, une de ces crevasses qui se forment dans les glaciers à cause du dénivelé du fond, et qui sont des blocs de glace disposés de manière désordonnée et des précipices. Nous avons effectué ce difficile passage dans le noir complet pour chercher un bivouac de l'autre côté. Tandis que Vincendon et Henry qui nous suivaient, ont préféré s'arrêter avant le sérac. Nous avons entendus leurs appels dans la nuit et nous leur avons répondu.

C'était là la première fois qu'il m'arrivait de me préparer à passer la nuit en montagne sur un glacier sans protection. Afin de nous orienter, Bonatti a essayé d'allumer sa torche électrique, mais le froid très intense empêchait son fonctionnement. Finalement, après plusieurs tentatives, Bonatti a réussi à allumer sa torche pendant une paire de minutes, et a vu un petit trou dans le glacier : c'est ce que nous cherchions. Afin d'agrandir ce trou, nous avons creusé la glace avec nos piolets pour obtenir un trou suffisamment grand pour nous deux. Nous nous trouvions à la cote 4400 environ. Bonatti portait attaché à la poitrine sur son pull-over, sous sa veste imperméable, un thermomètre en forme de montre. Il a ouvert la veste afin de le regarder et il a noté -27°C. Accroupis dans le trou, je pus enfin enlever les chaussures et toucher mes pieds au travers des chaussettes. Ils étaient durs comme deux morceaux de bois. J'enfilais les deux pieds dans un duvet de plume, puis je vidais l'un des sacs à dos et je me mis mes pieds dedans afin de mieux les protéger du froid. Enfin je m'allongeais dans le trou à côté de Bonatti qui était enveloppé dans une toile imperméable.

Entre temps, et sans que la violence du vent ait diminué, il avait commencé à neiger. La cime du Mont Blanc, la neige pulvérisée dans de violents moulinets, nous fouettait le visage et nous coupait la respiration. De temps en temps, je découvrais mon poignet pour regarder l'heure sur la montre phosphorescente : le temps ne passait pas. Je croyais qu'une heure était passée depuis mon précédent contrôle et je découvrais que 10 ou 15 minutes seulement étaient passées. La tourmente dura toute la nuit. Lorsque nous sommes sortis du trou vers 9h du matin, nous étions couverts d'une couche d'environ 40 cm de neige. Sur le glacier, stagnait une épaisse couche de brouillard. Nous avons mangé quelques morceaux de sucre et quelques cerneaux de noix, puis Bonatti s'est levé pour descendre vers le sérac que nous avions dépassé le soir précédent afin d'aller à la recherche du Belge et du Français restés plus bas. Pour mon compte, je suis retourné dans le trou. Le trou de neige et de glace était presque confortable, comparativement au vent gelé soufflé sur le glacier. Après une heure environ, Bonatti fut de retour en compagnie de Vincendon et Henry. Il m'aida à mettre mes chaussures, et tous les 4 ensembles, en une unique cordée, nous avons repris la marche afin d'aller à la cabane Vallot. Dans un premier temps, nous pensions y réussir sans passer par la cime du Mont Blanc, mais après une heure de marche, nous avons constaté qu'il était impossible d'arriver à Vallot sans passer par la cime de la montagne. Par conséquent nous avons repris la montée, aidés heureusement par le vent qui soufflait derrière nous. Arrivés près de la cime vers 14h30, Vincendon et Henry commencèrent à ralentir l'allure. Ensuite ils se sont arrêtés en proposant un arrêt pour manger quelque chose pour prendre des forces. Bonatti par contre conseillait d'aller vite, et il a expliqué au belge et au français le danger de devoir passer une autre nuit dehors. Tous deux ont persisté dans leur décision. Par conséquent, nous nous sommes séparés. Bonatti et moi-même avons repris la marche vers la cime du Mont Blanc, tandis que Vincendon et Henry se sont arrêtés pour manger et avec l'idée de suivre après une ½ heure nos traces, afin de nous rejoindre à la cabane Vallot. A partir de là, nous n'avons pas revu nos malheureux compagnons.

Quand Bonatti et moi-même sommes arrivés à la cime du Mont Blanc, il y avait toujours un très fort vent, mais la visibilité s'était améliorée. Après avoir dépassé sans difficulté excessive l'arête de Bionassay, malgré le fait qu'elle était très gelée, nous sommes arrivés à la cabane Vallot vers 17h et là nous passerons notre 3ème nuit en montagne, la nuit entre mercredi et jeudi. La cabane Vallot est un refuge très robuste, mais gelé, construit entièrement en tôle, ce refuge protège peu du froid, mais résiste au vent le plus violent. Quand nous y sommes arrivés, la température intérieure de la cabane était environ de -20°C. Il y avait un poêle, mais on manquait totalement de combustible. Pendant un moment, nous sommes debout attendant l'arrivée de Vincendon et Henry et pour entendre un éventuel appel au secours. Bonatti d'ailleurs voulait revenir sur ses pas à la recherche du belge et du français, mais je réussis à le convaincre que s'aventurer de nuit sur le glacier aurait été un suicide certain. A la cabane Vallot j'ai pu enfin enlever mes chaussettes et donner un coup d'œil à mes pieds : ils étaient vraiment en très mauvais état et Bonatti, pendant 4 heures complètes, les a massés avec l'alcool pour réactiver la circulation.

Bonatti dans la crevasse

Dans la cabane, nous avons trouvé beaucoup de couvertures, et cette nuit, malgré l'augmentation de nos soucis, se passa dans des conditions légèrement meilleures de celles du bivouac dehors de la nuit précédente. Il nous restait un cube pour faire du bouillon, et quelques paquets de biscuits. L'aube du jeudi matin illumina légèrement les cimes qui étaient entourées de bancs de brouillard. Du brouillard stagnait aussi au fond de la vallée. Nous avons attendus jusqu'à 9h30 un signe du belge et du français qui devaient se trouver peu distants de nous, et enfin nous nous sommes décidés à repartir seuls. Mes pieds ne rentraient plus dans les chaussures et je les bandais dans une couverture en attachant les crampons avec du fil de fer. Notre but était maintenant la cabane Gonella, que nous espérions rejoindre dans la journée au travers du glacier du Dôme. Quand le glacier se présenta à nos pieds, peu avant midi, c'était un spectacle impressionnant : une étendue ininterrompue et continue de séracs et de crevasses. Il me parut impossible que deux hommes comme nous, déjà éprouvés par la fatigue, puissent réussir à trouver une voie de sortie dans un tel labyrinthe de neige et de glace. Avant d'entrer sur le Dôme, avec les jambes enfoncées dans 70 cm de neige fraîche, nous avons fait un très bref arrêt afin de manger quelques biscuits mélangés à des ampoules de vitamine C. Il s'agissait d'ampoules pour faire des piqûres, mais dans ces conditions, elles pouvaient être plus goûteuses si avalées. Le temps était une succession continue de nuages et d'éclaircies mais la visibilité se maintenait convenable. Du point où nous nous sommes arrêtés pour avaler ce qu'avec beaucoup d'optimisme on peut appeler un en-cas, nous pouvions voir les arbres qui sont autour du lac du Miage. Si nous réussissions à les rejoindre nous pouvions nous considérer comme saufs. Mais malheureusement les heures suivantes nous réservaient des moments plus difficiles que ceux que nous avions déjà traversés.

Après une ½ heure de marche sur le glacier, nous avons eu notre route barrée par des séracs très étendus. Désormais, et à condition de réduire les mesures normales de sécurité, il était surtout important d'aller plus vite et Bonatti, après avoir inutilement cherché une voie moins dangereuse, a affronté un sérac qui présentait une paroi de glace de 12 m. Ayant dépassé le gros obstacle, nous avons repris la descente. Peu après nous avons à nouveau été stoppés par une large crevasse : très près de là, un pont de neige passait d'un bord à l'autre de la sente du glacier. Je me souviens que ce fut moi qui indiquait le passage à Bonatti. Avec beaucoup de précautions, en sondant la neige avec le piolet, Bonatti avança lentement sur le pont de neige. D'un coup, la croûte neigeuse s'ouvrit, et mon ami disparut, avalé par la crevasse. Ma réaction fut instinctive : je me jetais à terre, prêt à résister au contrecoup de la corde qui me liait à mon ami qui était tombé. Le choc vint seulement quelques secondes plus tard, et la violence fut telle que je fus traîné sur 7 ou 8 mètres sur la neige. Ensuite je réussis à m'arrêter et à retenir la corde. A ce moment là, je ne pouvais plus faire aucune hypothèse sur le sort de Bonatti. Je sus après que mon ami, heureusement s'était arrêté dans sa chute à un pont de glace à une quinzaine de mètres du bord de la crevasse. Je passais un quart d'heure angoissant. La chose que je désirais le plus à ce moment là était d'entendre la voix de mon ami. Finalement, de la fente sortit une demande : "Lâche, lâche, me criait Bonatti". Je laissais alors la corde glisser la corde de quelques mètres. Il se passa encore 10 minutes, puis Bonatti me cria de m'approcher à 4 ou 5 mètres de la crevasse. J'avançais avec précautions et j'ancrais à ce nouveau point la corde au piolet, en mettant ensuite par dessus les pieds. Et j'attendis. Ceux qui pratiquent la montagne savent que, pour diverses raisons, un homme seul ne peut pas hisser à la surface le compagnon de cordée tombé dans une crevasse. L'attente a duré une heure environ. De temps en temps nous faisions entendre notre voix. En bas Bonatti essayait de s'organiser pour se sauver, en mettant à profit le peu d'aide que je pouvais lui offrir.

Manœuvre exténuante.

Après une heure environ, mon ami me cria de retirer la corde. Il s'était détaché et à cette corde il en avait assuré une autre qu'il portait dans son sac à dos. Je tirai la première corde jusqu'à ce que j'aie entre les mains le bout de la deuxième corde et je l'assurai au piolet. Sur cette seconde corde, en s'aidant de nos anneaux pour retenir les pieds, Bonatti essaya de remonter jusqu'à la surface, en assurant l'autre pied sur des marches, qu'il taillait dans une des parois de la crevasse. Mais avant de commencer la remontée, Bonatti me cria de lui renvoyer la 1ère corde, celle qui nous liait au moment de la chute dans la crevasse, et que j'avais déjà retirée. Je réussis à lui relancer cette corde et Bonatti attacha le bout autour de sa taille. Et commença alors la lente ascension de la paroi de la crevasse. Au fur et mesure que mon ami remontait, je le soutenais et retirais la corde à laquelle il était assuré. De cette façon Bonatti arriva à un mètre ½ environ du bord de la crevasse, mais il était impossible de continuer la même manœuvre, parce que les deux cordes étaient profondément encastrées obliquement dans la neige. Il fallait trouver le moyen de lancer une 3ème corde. Bonatti me suggéra de lui lancer le bout de la corde que j'avais retiré pendant la montée. Après une tentative ratée (je me trouve dans une position assez précaire, avec les pieds unis sur le piolet auquel j'avais assuré une autre corde), je réussis à lancer le bout libre de l'une des cordes dans la crevasse. Bonatti l'a attrapée et s'est lié solidement et me cria de tirer de toute la force dont je disposais. Pendant l'effort, je fermais les yeux ; lorsque je les ai ouverts de nouveau, j'ai vu que mon ami sortait jusqu'à la taille hors de la crevasse. Après quelques minutes de relâchement, afin de reprendre mon souffle, je tirais une autre fois fortement et mon ami glissa entièrement hors du trou, puis nous avons récupéré aussi le sac à dos que Bonatti avait attaché à la corde qui lui avait servi à être soutenu durant la 1ère partie de la montée. Nous étions saufs, mais il commençait à faire nuit, et nous devions nous préparer à passer une nouvelle nuit sur le glacier. La 4ème nuit depuis notre départ.

Secours en vue.

Nous avons fait dans le glacier le traditionnel trou, et nous nous sommes allongés, épuisés. J'étais mouillé de neige à l'extérieur et moisi de sueur à l'intérieur. Dès que je pus penser à moi, je me rendis compte que, outre mes pieds, mes mains aussi avaient été touchées par un début de gelure. La température, environ -35°C, était moins rigoureuse que celle que nous avions eu à supporter durant le précédent bivouac, 2 jours auparavant. Toutefois il y avait un brouillard qui paraissait me pénétrer jusqu'aux os. Allongé dans le trou de neige, je cherchais à bouger continuellement mes pieds et mes jambes pour ne pas aggraver les gelures. Un certain moment Bonatti me dit qu'il aurait volontiers bu une bière. Il me vint alors à moi aussi une grande envie de bière. Puis Bonatti dit qu'il aurait été mieux que nous ayons une boîte de lait condensé et pendant une heure avec les yeux fermés, je vis des cascades de lait Candi. Vers 4h du matin, le brouillard se leva, et il se révéla ailleurs un scénario merveilleux. A 5h derrière la crête du refuge Quintino Sella, se leva la lune, et ses rayons illuminèrent la totalité de l'étendue de glace et de neige. Malgré les conditions dans lesquelles nous nous trouvions, Bonatti et moi-même, nous nous sommes regardés et avons souri. Au travers d'un jeu de couleurs que je n'avais jamais vu, l'aube est arrivée. Et lentement le sommeil a pointé. Nous nous sommes soulevés de notre trou vers 9h et je dois dire que nous étions immensément contents : heureux d'être vivants. Il nous restait 500 m de dénivelé pour rejoindre la cabane Gonella, notre but. Du point où nous avions passé la nuit, maintenant que le soleil était haut, nous pouvions distinguer le toit de la cabane, et avec cette image dans les yeux, nous avons repris la marche sur le glacier. J'avais toujours les pieds bandés dans une couverture. A ce bandage, comme le jour précédent, j'avais assuré les crampons avec quelques tours de fil de fer. Les gelures étaient dans un état plus avancé et je ressentais des élancements de douleur quand je posais le pied sur le glacier quand il n'était pas recouvert de neige fraîche.

Après deux autres heures de marche, vers midi, jetant un regard vers le bas sur le glacier du Miage, au-delà de la grand cote de la cabane Gonella, j'observais de larges traces régulières sur l'étendue de neige. Je les indiquais à Bonatti et nous avons été d'accord pour convenir que ces traces ne pouvaient être autre chose que celles laissées par les équipes de secours venues à notre aide (j'ai su après que même du bas, ils nous avaient vus avec les jumelles pendant que nous descendions vers la cabane Gonella). La certitude que bientôt nous aurions de l'aide nous poussait à dépasser les dernières difficultés. De plus nous espérions trouver à la cabane Gonella un sac de vivres que Bonatti y avait laissé durant une excursion en octobre.

Eau et sel

Nous sommes arrivés à la cabane vers 16h30. Bonatti se précipita sur une petite terrasse afin de regarder vers le bas. Il ne vit personne. En entrant dans le petit refuge, une désillusion nous attendait : les vivres laissées par Bonatti n'y étaient plus. A l'évidence, elles avaient été utilisées par quelque alpiniste qui nous avait précédé. Au refuge Gonella cependant nous avons trouvé un petit poêle et du bois à brûler. Mais ce soir là nous étions trop fatigués pour penser à allumer le feu. Bonatti débarrassa le refuge de la neige qui s'y était accumulée en l'entassant dans un angle tandis que je préparais les couchettes avec les couvertures. Ce soir là sur une étagère nous avons découvert un saucisson que nous avons coupé en petits morceaux. Une nourriture délicieuse, qui a la différence des morceaux de biscuits, descendait dans la gorge sans fatigue. Avant de nous coucher, Bonatti fit fondre un peu de neige sur un petit fourneau à pastilles de méthane et ajouta à l'eau une poignée de sel découvert dans le refuge. Nous avons même trouvé délicieuse cette boisson.

Durant cette nuit qui fut notre 5ème nuit en montagne, nous avons finalement réussi à nous reposer et à dormir. Mais au réveil nous attendait une autre déplaisante surprise : il s'était remis à neiger. C'est Bonatti qui me l'annonça. Je restais allongé tandis que lui, après avoir mis en morceau un gros bastin avec beaucoup de fatigue et des outils non adaptés, il allumait le feu. Quand l'ambiance se fut tiédie, je me levais aussi et nous avons repris nos recherches dans tous les recoins de la cabane. Nous avons trouvé une boîte de médicaments, une ancienne boule de pain et 200 g de beurre. La boîte de médicaments contenait aussi du coton, des compresses et de l'acide borique. Je me suis décidé à ôter mes chaussettes et à donner un coup d'œil à mes pieds : ils étaient violacés. Je regardais Bonatti dans les yeux. Mon ami ne fit pas de commentaires, mais je compris ce qu'il pensait. Après avoir lavé les pieds et les mains dans une solution d'eau borée, je me rendis que pour partie la couleur violacée était due au fait que le fil de fer avec lequel j'avais lié les crampons à la couverture qui me bandait les pieds, avait usé la peau et l'avait faite saigner. Je me bandais les mains et les pieds avec les compresses et le coton propre. Je m'allongeais à nouveau sur la couchette, tandis que Bonatti veillait le feu et de temps en temps sortait de la cabane afin de jeter un coup d'œil vers la vallée. A midi, avec ce que nous avions trouvé, nous avons pris ensemble quelque chose qui pouvait ressembler à un repas : eau salée et bouillie avec un mélange de feuilles de thé déjà utilisées, petite boule de pain très dure et un morceau de beurre. Après le repas, appelons le ainsi, Bonatti est sorti de la cabane et mettant ses mains en porte-voix au niveau de la bouche, a hurlé quelque chose en direction du glacier du Miage qui était en dessous. Cette fois, il y eut une réponse : Bonatti n'a pas réussi à comprendre les paroles hurlées du bas par les secouristes, mais nous avions la certitude que les secours étaient proches. Sommes-nous fous ? Le soir de samedi nous nous sommes allongés sur les couchettes en nous disant que celle-là, la 6ème, serait la dernière nuit où nous irions nous coucher avec l'estomac qui crie famine. Pendant quelques heures nous ne sommes pas arrivés à dormir. Afin de calmer la faim, nous avions continué à boire de l'eau salée.

En fermant les yeux et en cherchant à dormir pour éloigner les visions de repas pantagruéliques qui me poursuivaient, je commençais à me remémorer comment avait débuté cette histoire. Depuis longtemps Bonatti et moi-même nous nous rencontrions au gymnase de l'école d'alpinisme de Courmayeur et nous faisions ensemble quelques courses à ski vers le col du Géant, en parlant de passer la nuit de Noël en haute montagne. Il est des gens qui pour cette fête de Noël organisent des festins, des soirées tombola en famille ou des voyages. Nous sommes passionnés de montagne. Une dizaine de jours avant Noël, puisque le temps restait au beau depuis plus d'une semaine, nous avons décidé la course au Mont Blanc. L'idée nous enthousiasmait et l'enthousiasme allait croissant à l'approche du jour du départ. Nous pensions tous deux que nous allions passer là-haut le plus beau Noël de notre vie, au milieu de ce qui nous était le plus cher. Au fil des souvenirs, cette nuit à la cabane Gonella, presque en parlant en moi-même, je demandais à Bonatti : "Comment ferons-nous maintenant, pour faire comprendre aux gens que nous ne sommes pas fous ?" Je suis encore convaincu maintenant que celle-ci est une question plutôt sérieuse. Des passionnés de montagne trouveront immédiatement une réponse. Mais ils ne sont pas nombreux. Je pensais à comment les choses s'étaient passées et j'en ai tiré la conclusion que personne ne pouvait nous reprocher d'avoir été imprudents. Ce ne fut vraiment pas une imprudence, me suis-je dit, la décision de tenter la voie  de la Poire. Tous deux n'étions pas des novices, et l'expérience et l'habilité de Bonatti sont sans discussion aucune. Nous comptions sur le beau temps, voilà tout. Les anciens guides du lieu disaient qu'en hiver, sur le Mont Blanc, les conditions météorologiques mettaient au moins 24h pour changer totalement. Si le premier jour à la cabane de la Fourche, nous avions vu un seul nuage, nous n'aurions pas continué. Mais dans la réalité, les conditions de temps ont changé radicalement en quelques heures. Nous avons démontré que nous n'étions pas imprudents en renonçant à monter par la voie de la Poire. C'était au départ le but de notre excursion. Un lointain souvenir. Au fond de moi, je conclus que, après tout, on pouvait nous reprocher seulement la passion de la montagne, une attitude un peu difficile pour deux êtres comme nous qui, depuis qu'ils étaient enfants, avaient aimé la montagne. Il ne s'agit pas de rhétorique mais uniquement une question de goût et de préférence.

A ce sujet il me vint en mémoire une de ces petites histoires faciles que me racontait l'institutrice pendant l'école élémentaire. Bonatti ne la connaissait pas, je la lui racontais. C'est l'histoire de ce vieux sage qui rencontre sur le quai d'un bord de mer, un garçon qui vient d'embarquer sur un bateau comme mousse. Le vieux sage s'étonnait qu'un garçon ayant eu un père, un grand-père, un arrière grand-père et d'autres aïeuls morts au fond de l'océan, ait eu le courage et la légèreté de choisir lui aussi le métier de marin. Le mousse demande alors au vieux apparemment sage, où sont morts ses aïeux. Tous dans leur lit, répond celui-ci, sur un ton supérieur. Et vous répondit le mousse, vous êtes encore assez téméraire pour aller au lit tous les soirs ? Je voudrais seulement que les gens qui n'ont pas la passion de la montagne (parce que probablement ils en ont d'autres), soient convaincus que nous ne mésestimons pas la vie. La vie est un bien qui vaut plus que toute entreprise. Mais franchement, nous ne réussissons à renoncer à la passion de la montagne qu'en mettant en jeu notre propre vie.

Voix de Panei.

La nuit du 27 décembre à la cabane Gonella, je me suis endormi avec la tête pleine de ces choses. Ce qui me réveilla à 7h du matin le jour suivant, ce fut la faim. Même Bonatti s'était réveillé, et je lui ai proposé d'allumer le feu, même pour ceux qui seraient arrivés pour nous porter de l'aide. Bonatti me répondit que nous pouvions encore rester allongés, car de toute manière, les secours ne pouvaient pas arriver avant 9 ou 10h. Une heure après cependant, mon ami se lève et sort. Il rentre tout déçu pour m'annoncer en faisant la tête qu'il s'est remis à neiger. Il se passe une autre ½ heure et Bonatti sort de nouveau : cette fois il rentre en se frottant les mains. A ses cris vers la vallée, une voix a répondu distinctement : « Nous arrivons ». Ils sont à quelques dizaines de mètres de dénivelé de la cabane. Moi aussi je me lève pour préparer les sacs et perdre le moins de temps possible à l'arrivée des secours. Bonatti est inquiet ; je le regarde pendant qu'il commence à faire du feu, et que de temps en temps, il jette un regard très préoccupé à mes pieds et à mes mains. Avant ces derniers moments, il ne s'est jamais trahi pour ne pas me faire comprendre son anxiété. Je regarde Bonatti et je pense que, en plus de l'amitié fraternelle qui nous lie, je lui dois une profonde reconnaissance pour son comportement à mon égard pendant les jours passés. De la couchette où je me suis allongé, maintenant j'entends les cris d'encouragement des secouristes qui s'approchent de plus en plus. Et entre toutes, j'arrive à distinguer la voix bien connue de Gigi Panei. Dehors il continue à neiger intensément, et je pense à ce qu'a dû être la montée du glacier du Miage jusqu'à la cabane Gonella dans ces conditions. Il faut plus que de la simple technique, c'est ce qu'on appelle une impulsion de générosité, pour arriver jusque là-haut au milieu de la tempête de neige. Et il faut aussi une très ferme volonté d'arriver, un genre de volonté que l'on acquiert justement en allant en montagne. Des gens comme cela sont Gigi Panei, Cesare Gex, Sergio Bioto et Albino Penar, les guides de Courmayeur que j'ai vus dans cette inoubliable matinée de dimanche, à la cabane Gonela, venir à ma rencontre avec les bras ouverts.

Silvano Gheser

Le récit manuscrit de Silvano Gheser (1998)

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Traduction du récit manuscrit de Gheser

 

Noël sur le Mont Blanc

Depuis ma plus tendre enfance, ma grande passion pour la montagne m'a amené à beaucoup la fréquenter. Je suis né dans les Pré-Dolomites, où il est possible d'effectuer des excursions, même très importantes. Mais le vrai contact avec les parois rocheuses, je l'ai eu quand je suis devenu militaire, quand j'ai eu la possibilité de devenir militaire d'alpinisme et de ski, à l'Ecole Militaire Alpine d'Aoste en 1953.

Ainsi, pendant l'été j'étais instructeur de rocher et d'alpinisme aux Alpins de mon bataillon (E Dollo) et pendant l'hiver, je représentais avec d'autres camarades, les troupes alpines Italiennes dans les courses militaires nationales et internationales.

Durant l'automne de 1956, Walter Bonatti fut transféré de Bardonechia à Courmayeur. C'est ainsi que je l'ai rencontré et nous avons eu la possibilité de fréquenter ensemble des gymnases naturels. En décembre de la même année, il me proposa de faire la première ascension hivernale de la Poire, et j'ai accepté très volontiers. Quelques jours avant d'effectuer l'ascension, nous avons fait une brève reconnaissance au Bivouac de la Fourche, afin de voir comment se présentait la paroi, et à cette occasion, nous avons suivi les traces d'alpinistes vers l'éperon de la Brenva. Nous sommes partis de Courmayeur le matin du 24 décembre 1956, dans un autobus qui nous amena au départ du téléphérique, après être passés à l'hôtel Scoiatolo, pour informer l'ami Paneil qui y habitait, de notre intention de faire la Poire. Nous avons pris le téléphérique qui nous amena au refuge Torino. Le temps est très beau et froid, environ -20°C. A partir du refuge Torino, nous avons traversé le col Flambeaux, et nous sommes descendus sur la Vallée Blanche et ensuite nous avons remonté la pente de la Fourche. A moitié pente, nous avons rencontré deux alpinistes qui étaient en train de descendre. En nous saluant, nous apprenons qu'il s'agit du Français aspirant guide Alain Vincendon et de l'étudiant Belge François Henry, qui pensent rentrer à Chamonix, ayant vu quelques brumes à l'horizon, porteuses de mauvais temps. Avec le lever du soleil, le temps était revenu beau et limpide. Et entendant que nous montions au bivouac de la Fourche, ils décidèrent de nous suivre, avec l'idée que eux auraient grimpé à l'éperon de la Brenva.

Par ailleurs, ils montrèrent beaucoup d'intérêt et de satisfaction du fait d'avoir rencontré Bonatti. Nous sommes arrivé à midi au bivouac de la Fourche.

Nota : dans l'article dicté depuis mon lit d'hôpital, le journaliste a fait l'erreur d'écrire que nous avons rencontré Vincendon et Henry au retour de notre inspection de la Poire.

Et après avoir mangé quelque chose, tandis que Vincendon et Henry se reposaient, nous sommes partis en reconnaissance jusqu'au col More. Bonatti, en taillant une marche, casse le manche de son piolet. Et contrariés, nous pensons que nous devrons retourner à Courmayeur et renoncer à la voie de la Poire, car il était opportun de se munir d'un nouveau piolet. Nous retournons à la Fourche, c'est déjà la nuit. Ayant manifesté à Vincendon et Henry le désir de retourner à Courmayeur pour changer le piolet, très généreusement ils nous offrent un de leurs piolets. Bonatti remercie de tout cœur, parce qu'avec ce geste, ils nous ont permis de continuer notre entreprise à la Poire. En faisant l'inventaire du matériel dont nous aurons besoin, plus de la journée suivante, nous nous rendons compte du très bon équipement des alpinistes transalpins. Tandis que moi, j'aurais pu me lamenter de l'insuffisance de la protection des pieds qui consistait pour moi en une paire de chaussures en cuir et des guêtres qui m'avaient été prêtées par l'ami Ludovico Gruno. Le manque d'attention dans le choix d'une protection aussi importante me coûtera très cher : l'amputation de tous les doigts de pied.

Par ailleurs je fis l'erreur de prendre des chaussettes de coton plutôt qu'en laine (pourtant, ces choses, je les enseignais en tant qu'instructeur à mes alpins, mais l'enthousiasme et l'émotion d'affronter une telle entreprise firent passer en second le choix d'équipements appropriés). Nous avons dîné en échangeant nos provisions. Nous nous sommes allongés deux par deux sur le sol en bois du bivouac. Dans l'attente de nous lever à 2h du matin, le matin de Noël. Avant de nous endormir, nous avons parlé de montagne et il s'est instauré une sympathie réciproque, tant et si bien que Bonatti a invité Vincendon et Henry à former une cordée unique, tous pour la Poire. Eux furent enthousiastes d'une telle proposition. Mais dans la suite du discours, ils se sont souvenus qu'ils avaient une obligation à Chamonix et qu'il était donc plus opportun que chaque cordée s'en aille par sa propre voie.

Nota : En me référant à ton fax du 9 février, je te confirme ce qui suit : je ne me souviens plus bien comment a été la cassure du piolet, mais je suis vraiment très sûr qu'on ne pouvait plus s'en servir. Henry lui a offert le sien. Henry a escaladé la Brenva avec un piolet en deux morceaux.

Le matin suivant, 25 décembre 1956, nous sommes réveillés à 2h30. C'était une nuit merveilleuse avec les étoiles qui brillaient et un ciel limpide, un paysage fantastique, candide de neige, une telle nuit promettait une journée suivante magnifique. Nous étions tous quatre de très bonne humeur. Nous nous sommes nourris en échangeant une fois encore le peu d'aliments dont nous disposions. Nous ne pouvions pas imaginer que ce déjeuner là serait pour plusieurs jours, le dernier repas régulier.

Notre départ fut retardé par l'obscurité et nous avons donc dû attendre le lever de la lune. Ce retard eut des conséquences pour tous les quatre, étant donné que nous sommes arrivés tard au départ des deux voies. Au lever du soleil, environ 7h30, nous nous trouvions peu après le col Moore. Nous avions à peine salué les deux transalpins, et nous nous sommes rendus compte que de la Poire, descendaient des avalanches, causées probablement par la première chaleur du soleil. Ceci fut déterminant pour décider de renoncer à la Poire, et retourner en traversant un peu plus haut, pour rejoindre l'éperon de la Brenva. En une heure environ, nous avons rejoint et dépassé à environ 100 mètres sur le côté, Vincendon et Henry, lesquels suivirent nos traces. La neige était dure tandis que la pente était très raide. Vers midi nous sommes arrivés sur une pente très inclinée, à environ 4000 m d'altitude. Bonatti a commencé à faire des gradins et à mettre quelques pitons de sûreté, et malgré ce ralentissement de notre cordée, nous n'avions pas le moyen de voir les deux transalpins. En particulier vers les 2h de l'après-midi, dans une tour d'ombre où le froid était plus intense, je me trouvais à devoir m'arrêter plus que prévu sur un gradin de glace, avec le piolet planté dans la neige dure, pour assurer Bonatti qui me précédait ; j'eus la sensation de ne plus avoir de sensibilité aux doigts des deux pieds. A cause du froid intense, le piton que l'on mettait dans la glace, entrait pour une certaine partie, il fallait l'enfoncer plus pour le rendre sûr. Mais souvent la glace autour du piton se cassait et il fallait répéter la manoeuvre à un endroit différent. Quand je me déplaçais du gradin pour monter jusqu'à Bonatti, je me rendis compte que mes pieds et les chaussures de montagne étaient devenus deux morceaux de bois. Je grimpais aisément pendant 40 mètres, et ainsi nous avons continué jusqu'au coucher de soleil, 5h environ. Nous avons pensé à nous préparer au bivouac, en faisant une niche dans la neige ; et pendant que la lumière du jour nous abandonnait, nous avons entendu les appels de Vincendon et Henry, auxquels Bonatti a répondu en les invitant au calme et à se trouver un lieu protégé pour la nuit. Peu de temps après nous être installés dans la niche, un vent très fort se mit à hurler, et sont apparus les premiers flocons de neige. Ce qui nous a fait comprendre que nous étions au milieu d'une très forte tempête. Il faisait très froid. J'ôtais les chaussures et enfilais les jambes dans le pied d'éléphant d'un duvet qui arrivait aux cuisses, tandis que Bonatti s'est reposé dans la toile de bivouac qui le couvrait sur tout le corps, jusqu'au dessus de la tête. Je me souviens que ce fut une très longue nuit. Je contrôlais le temps sur ma montre phosphorescente dans l'espoir que les heures passent très vite. Tandis qu'entre deux contrôles, il n'était en fait passé tout au plus qu'une dizaine de minutes. Je me souviens qu'à un certain moment de la nuit, à cause de la tempête tellement intense, je demandais à Bonatti d'entrer avec le visage dans son sac, parce que la neige pulvérisée entrait dans les poumons. Et je me sentais suffoquer. La tourmente a continué durant toute la nuit.

Quand nous nous sommes levés, il était environ 9h du matin, et tout était couvert d'une épaisse couche de neige fraîche. Sur le glacier, il y avait un brouillard très dense. Et la tempête persistait. Nous avons mangé un peu de sucre et quelques noix. Nous avons lié ensemble deux cordes et Bonatti est descendu pour aider les transalpins à nous rejoindre sur notre position. Après 1h, nous nous sommes retrouvés tous les 4 ensembles. En une seule cordée, reprenant la voie qui conduit au col de la Brenva.

Ce fut une journée difficile ; nous avancions comme des aveugles étant donné le brouillard et la tempête qui persistait ; et aussi à cause du froid très intense. Malgré le peu de centaines de mètres qui nous séparaient du col de la Brenva, nous avons mis la journée entière, 26 décembre, pour rejoindre ce lieu. Il faut reconnaître à Bonatti un sens de l'orientation extraordinaire, qui lui permettait de contourner des séracs impressionnants, de rester lucide sur le lieu d'arrivée au col de la Brenva. Ce sont des moments que l'on n'oublie pas, comme celui du jour précédent où j'ai rejoint Bonatti : dans le morceau fait de gradins, se détacha dans le grand canal à notre droite, entre le col de la Brenva et le Mont Maudit, une énorme avalanche, et nous avons ressenti une petite partie du souffle épouvantable qui la précédait. Nous nous sommes regardés atterrés par la peur qu'elle nous balaie. La neige pulvérulente qu'elle avait provoquée, resta dans l'air pendant plusieurs heures.

Au col de la Brenva vers 16h, Bonatti enfila le Grand Corridor à pas rapides. Le brouillard et les nuages s'ouvrent, il arrête de neiger. Le vent impétueux continue et il est insupportable : c'est le moment le plus froid de toute notre présence sur le Mont Blanc. A un certain moment, je me vois dépassé en courant sur le côté droit par Vincendon, qui arrête Bonatti, et après lui avoir parlé, ils reviennent tous deux en arrière. Ils nous informent que de continuer sur le versant nord, est autrement dangereux parce que plein de séracs et de crevasses. Notre voie de salut passe par la cime du Mont Blanc. A ce point, Henry et Vincendon enlèvent leurs sacs des épaules, imités par moi-même. Mais Bonatti me reprend avec rigueur et me donne l'ordre de continuer car mêmes quelques minutes d'arrêt peuvent être déterminantes ; probablement lui seulement se rend compte de la situation gravissime dans laquelle nous nous trouvons. Puis peut être pensèrent-ils que les difficultés techniques étant passées, nous étions en sûreté. Voyant que nos amis français persistait dans l'arrêt en ouvrant les sacs à dos pour se nourrir, je remets le sac à dos et je me détache de leur corde afin de suivre Bonatti. Vincendon et Henry me font comprendre qu'ils vont nous suivre tout de suite. Mais nous ne les reverrons jamais plus.

Nous continuons vers la cime d'un pas décidé, sans sentir l'effet de l'altitude. Mais l'immobilité de nos amis nous préoccupe : pourquoi ne nous suivent-ils pas ? Cette question nous nous la poserons plusieurs fois en regardant derrière nous. Durant toutes ces années, et beaucoup l'année passée, en repensant à eux, je n'ai jamais trouvé la raison pour laquelle ils ne nous ont pas rejoint. Ce n'était pas par épuisement car je pense à Vincendon courant après Bonatti afin de l'arrêter alors qu'il partait vers le Grand Corridor. Je n'ai jamais compris non plus pourquoi ils avaient répété le tracé entrepris par Bonatti initialement, et puis stoppé de leur propre initiative. Peut être la réponse se trouve-t-elle dans une remarque que me fit Bonatti bien avant de commencer notre ascension. Il m'avait dit : "Et dire quel discours étranges ont fait au-delà de certaines altitudes, à cause de l'absence d'oxygénation !"'. Il faisait référence à lui-même. Et par conséquent, on fait aussi des choix étranges. Ces derniers temps j'ai appris par des amis français, que après que nous nous soyons laissés au col de la Brenva, Vincendon et Henry sont montés en diagonale au-dessus du rocher Rouge supérieur, pour arriver à la Petite Bosse, et raccourcir la voie qui passait par la cime et rejoindre le refuge Vallot. Mais arrivés à la cote 4600 environ en pleine nuit, ils ont dû affronter un bivouac impossible. Le jour suivant, aveuglés, ils descendirent au Grand Plateau, où ils furent trouvés par l'hélicoptère. La version précise, nous la connaîtrons quand nous nous rencontrerons sur la plus haute cime du royaume, et alors nous nous retrouverons dans les conditions maximales de joie.

 Lettre de Louis Henry à son fils Jean

 VISITE A L’ADJUDANT BLANC

 Blanc occupe une chambre seul à l’hôpital de Lyon. Il a semblé très content de me voir puis a eu les larmes aux yeux et m’a embrassé. Il m’a dit combien il a été désolé et pourtant combien François l’a réconforté. Il a manœuvré normalement après une première approche; la seconde fois, alors que la neige était tassée, elle est brusquement partie en nuage lorsqu’il était à 50 cm du sol ; la masse a déséquilibré l’appareil qui a touché avec une roue puis avec le rotor et s’est retourné. Après avoir glissé sur le dos, la carlingue est retombée sur le côté et y est restée. Dès qu’il est sorti, il a coupé l’essence et on a transporté les garçons à l’intérieur. Après les avoir réconfortés et enveloppés de sacs de couchage (thé chaud, un peu de nourriture et Coramine) ils ont décidé d’essayer d’aller à Vallot. Jean Vincendon après avoir un peu parlé s’est endormi et ne s’est plus réveillé: il avait les yeux complètement gelés et était à la fin. Il a pourtant témoigné de ce que François avait fait, il semblait n’attendre que cela pour s’endormir.

Les deux moniteurs, après avoir expliqué qu’ils montaient chercher de l’aide à Vallot, sont partis en tête, puis Blanc, puis Santini. A 20 m de l’appareil Blanc est tombé dans une crevasse avec les moniteurs d’un côté et Santini de l’autre. Il a perdu sa casquette et un gant et a été immédiatement incapable de s’aider. Après 35 minutes on a pu le sortir et le ramener à la carlingue où on l’a mis près de François.

Blanc a alors pleuré en me racontant que François avec ses mains et ses bras gelés a pris soin de lui, a essayé de le réchauffer en lui frappant dans les mains. Il lui a demandé son prénom et l’a tutoyé. Blanc m’a dit qu’il s’était senti comme s’il l’avait connu de longtemps: « C’est François m’a-t-il dit qui m’a rendu courage et la volonté de lutter » de même c’est le souvenir de François qui m’a aidé à tenir à l’hôpital. Ils ont encore parlé longtemps en attendant l’arrivée des moniteurs du Dôme du Goûter. François lui a demandé s’il m’avait vu et comme Blanc lui a dit qu’il croyait que j’étais en bas, il a craint que je sois fatigué. Il lui a expliqué que je devais aller aux Etats Unis et te voir et il a longuement parlé de nous deux. Il semblait heureux et encore plein de confiance. Il lui a expliqué que peu après le départ de Bonatti (avec qui il s’était mis d’accord pour qu’il fasse la trace) Vincendon avait été de plus en plus fatigué puis s’était affaissé épuisé et aveugle.

François l’a encore entraîné sur la trace de Bonatti jusqu’au moment où la tempête est venue et l’obscurité. Ils ont alors bivouaqué entre le sommet de la Brenva et le mont Blanc. Le lendemain ils sont repartis dans la tempête Jean Vincendon tombant sans cesse et François l’assurant (mais ils ont du tourner et partir vers les Rochers Rouges). Finalement Vincendon est parti dans une cheminée entraînant François et ils ont dévissé 60 m en perdant gants, sacs, et François ses crampons et ses surbottes. Au pied de la cheminée ils ont pris vers les séracs au lieu de Grand Plateau. Le jeudi ils ont continué dans la même direction et c’est alors qu’on les a vus arrêtés. Le vendredi ou le samedi matin, François a probablement tiré et porté Vincendon jusqu’au Plateau et là ils ont attendu roulés dans la tente isotherme qu’ils n’avaient pas pu déployer.

Quand les hommes du Dôme sont arrivés, ils ont expliqué à François qu’il fallait redescendre au plus vite les pilotes pour qu’ils puissent indiquer les manœuvres à effectuer. François s’est montré d’accord et leur a dit « à bientôt » et a ajouté que probablement les copains arriveraient avant eux. Blanc m’a dit encore qu’une chose qui l’avait profondément touché c’était la gentillesse avec laquelle François leur avait demandé de mettre sous son sac la couverture qui restait « ça ne vous ferait rien de mettre la couverture sous mon sac, pour que j’aie bien chaud au dos ». Puis il a remercié avec gentillesse et il a dit au revoir.

Et voilà tout ce que Blanc m’a raconté ; il n’avait pas voulu en parler à qui que ce soit pour ne pas peiner les parents Vincendon. Il m’a dit qu’il était heureux d’avoir connu François et m’a demandé son portrait. Tout ceci, Blanc me l’a dit après le départ du lieutenant qui devait rentrer au Bourget.

Pendant que le lieutenant était là, on a parlé de son état. L’état général est très bon ; il a repris son poids normal. A la figure il a quelques cicatrices (joues, lèvres, et base d’une aile du nez). Le pied droit a perdu 3 orteils mais la cicatrisation se fait bien. La main droite est intacte. La gauche a perdu tous les doigts jusqu’à la base sauf le pouce dont il reste un petit bout de la deuxième phalange. On va y faire une greffe de peau pour lui donner un petit pouce (la greffe est prête sur le ventre). Il semble qu’on pourra lui faire un appareil pour qu’il puisse encore piloter et éventuellement tourner une manette.

Il est pratiquement certain qu’il pourra encore piloter un avion et probablement une Alouette. Si le mouvement de rotation est encore possible, il pourra aussi piloter un Sikorsky 58 ce qu’il désire beaucoup.

Son moral semble très bon et je pense que ma visite l’a aidé. Nous avons parlé de sa famille. Sa femme est anglaise (ce qui explique sa réponse en anglais). Je lui ai demandé de lui dire nos sentiments et notre gratitude. Il m’a invité à aller chez lui à Chambéry dès qu’il serait rentré. Il a deux petits garçons : Christian qui a dix ans et demie, et Eric qui en a six et demie. Quand il les a revus, sa grande crainte était que ses enfants n’osent pas l’embrasser à cause de ses cicatrices ; il a pleuré en me le disant mais les gosses l’ont embrassé directement bien sûr. De reparler de tout cela l’a ému, mais je crois qu’il avait envie d’en parler et que ça lui a fait du bien. Nous avons bavardé un peu de l’Amérique (où il a fait son stage) puis je l’ai quitté et il m’a embrassé.

Dès que je pourrai (probablement le 3 mai) j’irai au Bourget et j’irai encore le voir.

Je parlerai alors à l’aise au colonel Nollet pour voir ce qu’on pourra faire et ce qu’on pourrait lui offrir comme souvenir. Lorsque tu rentreras, on pourrait peut-être porter à ses enfants le train électrique de François (à moins que tu préfères le conserver) et je tâcherai entre-temps de leur porter des friandises et quelque chose pour sa femme.

Je lui ai dit aussi que lorsqu’il recommencerait à piloter, j’aimerais être son premier passager et cela lui a fait plaisir.

J’ai été très content de le voir mais après j’ai été très choqué, mais heureusement René Bauduin m’a aidé.

Si tu penses à quelque chose pour Blanc, écris le moi.

Bons baisers

 Louis

La préface de Claude Dufourmantelle (version intégrale)

 

1956, année décisive !

 Souvenons-nous : Palestro, et Guy Mollet engage définitivement la France dans un maintien de l’ordre qui deviendra une guerre bon teint ; Khrouchtchev écrase la Hongrie sous le regard distrait d’un Eisenhower occupé à défendre les intérêts d’Aramco en Saoudie, fut-ce aux dépens des Franco-Britanniques empêtrés dans leur affaire de Suez ; le Maroc devient indépendant ; le panarabisme et l’islam politique s’établissent dans le monde géopolitique et promettent à terme de nous dicter le prix du pétrole.

 Les enfants et ados de la guerre sont devenus de jeunes hommes ; pour eux la guerre et ses blessures s’éloignent et les Américains, précurseurs, enrichis de ces conflits étalent sur une Europe en convalescence l’image de James Dean et de sa fureur de vivre. Ces jeunes hommes, ces enfants vivent l’alpinisme comme un renouveau. Cette totemisation d’une génération qui veut dépasser les grands anciens usés par la guerre passe par l’invention de nouvelles formes de l’alpinisme au rythme d’un rock and roll « à la Elvis ».

Soixante ans, déjà.

Année charnière donc, plus que d’autres peut-être mais qui fut dans le cher et vieux pays marquée aussi par un fait divers exceptionnel, car au fond ce drame retentissant n’est rien d’autre qu’un fait divers, ce que l’on prit l’habitude d’appeler « l’affaire Vincendon et Henry ».

 À l’occasion des vacances de Noël 1956 des jeunes gens, des citadins, nourrissent le projet de gravir un des itinéraires italiens du Mont-Blanc. L’entreprise est sérieuse.

La pratique hivernale de l’alpinisme n’était pas chose admise pour la majorité des grimpeurs de l’époque et apparaissait même comme un tabou chez les guides.

Il s’agissait bien d’une transgression, une disruption dirait certains aujourd’hui.

L’entreprise tourna mal : deux jeunes hommes perdirent la vie après un supplice et un calvaire d’une dizaine de jours, naufragés sur la montagne et naufragés à la vue de tous.

Ce drame prit une ampleur considérable ; il faut évoquer des évènements récents pour retrouver le niveau d’émotion que connut alors le pays pendant plusieurs semaines. En contrepoint de « Vincendon et Henry », ressurgissait le douloureux souvenir de l’échec de la tentative de sauvetage du Malabar Princess, vieux de seulement six ans.

La proximité du drame le rendait intolérable : les deux jeunes gens, des enfants encore, étaient là, à quelques heures de ski de Chamonix, temple de l’Alpinisme, et la France, tout entière les regardait subir leur supplice, cependant que « les gens de la montagne » préparaient leur repas de Noël.

Le sauvetage, patate chaude finalement refilée aux Armées devint un drame rajouté au drame comme le deuxième étage d’une fusée devenue folle.

Paris-Match et la RTF en caisse de résonance.

C’est aussi l’apparition de l’hélicoptère dans le secours en montagne. Moyen miracle pour intervenir vite et bien, mais aussi prétexte efficace à ne pas « y » aller et attendre la météo qui autorisera le vol salvateur mais hélas différé. Hélicoptère-miracle donc mais dont l’usage ne devait devenir routine qu’après la difficile pratique qu’en firent les forces du maintien de l’ordre dans les années à venir.

 Quarante ans plus tard, l’ami Yves Ballu entreprit de raconter cette tragédie : il le fit avec la fougue d’un journaliste d’investigation et le sérieux d’un historien académique. Il retrouva tous les témoignages, recoupa toutes les informations, établit minutieusement les chronologies et de la sorte remit tous les personnages « à leur place », pour ce qu’ils avaient dit, pour ce qu’ils avaient fait et, hélas le plus souvent pour ce qu’ils n’avaient pas fait. Le succès du livre fut la récompense de ce travail. Travail de sociologue aussi, le lecteur y trouve la peinture d’une époque de l’alpinisme, d’un certain milieu auquel les médias commençaient d’imposer leur code et leur rythme.

Et au-delà du fait divers l’antique tragédie prométhéenne du supplice et de la mort des héros initiateurs ; d’autres diront calvaire. Après tout, il s’agit de la même chose.

J’étais dans ma vingt-troisième année l’un de ces jeunes gens, l’un de ces enfants, plus occupé peut-être à rêver d’aventure qu’à subir l’austère enseignement de l’École Centrale. Et je n’entendais pas le tabou qui interdisait que l’on mît les skis ou les crampons en montagne ailleurs que sur les pistes de ski. Déjà l’année précédente j’avais tenté cette course, hélas ou heureusement sous la neige et sans beaucoup d’espoir. La réussite de décembre 1956 dans laquelle la chance et le talent de mon ami Xavier avaient joué leur rôle, fut pour Jean Vincendon qui voulut nous imiter, un de ces signes que les dieux adressent à ceux qu’ils veulent perdre.

On comprend que le destin nous a joué à ce moment-là un tour pendable et qu’une mécanique implacable s’était mise en mouvement.

 La vie a coulé. Je suis devenu guide, j’ai travaillé, j’ai eu des enfants et l’âge venant je me suis transformé en l’un de ces personnages dont la conduite m’était incompréhensible lors de l’affaire, dont l’indifférence ou la passivité m’avait heurté. Je me suis glissé dans la peau de chacun des acteurs et j’ai compris au fil du temps que chacun avait fait « comme il pouvait » avec ses limitations, ses faiblesses, dans son monde. Le drame nous a englobés et dévoré, tous, et il n’y a dans cette tragédie ni les bons, ni les méchants mais seulement les hommes et les pièges du destin.

 Encore vingt années ont passé et j’ai le privilège d’être un des derniers témoins et acteurs de la tragédie.

Transitoire privilège que je ressens profondément.

Privilège d’avoir vécu un drame national et une tragédie à l’antique dans un rôle d’acteur modeste et impuissant. Privilège d’avoir vécu la fin d’une période de l’histoire de l’alpinisme et d’y avoir modestement participé. Privilège d’être encore là pour dire comme le poète, « Que la montagne est belle ».

Lecteur de notre époque, lisez ou relisez ce livre et replongez-vous dans la France de Guy Mollet qui fut celle de ma jeunesse.

Claude Dufourmantelle

 

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"Naufrage au Mont Blanc" primé au Salon de Passy

 

Couverture Guérin

Surprise !... La traditionnelle cérémonie de remise des prix du Salon du livre de montagne de Passy se déroulait tranquillement le 10 aout dernier. Les  discours des officiels s'étaient succédés : maires, député, préfet, président du Salon, Président d'honneur du Salon, représentante de la Vallée d'Aoste etc. Puis la proclamation des prix : Prix du meilleur poème de montagne, Prix Mondial de l'image de montagne, Prix du Pays du Mont Blanc... avant le Grand Prix dont l'annonce devait constituer le point d'orgue de cette manifestation très attendue ( l'amphitéhâtre était plein). Président du jury de ce Grand Prix du livre de montagne, entouré de mes amis jurés Jacques Perret, Philippe Regottaz et Jean-Paul Roudier (Jean-Michel Asselin absent), je m'apprêtais à présenter les 17 livres en compétition qui nous ont été adressés par les éditeurs, avec un bref commentaire pour chacun d'eux. Nous avions convenu de le faire en duo avec mon ami Jacques Perret. Je relisais mes fiches lorsque j'ai entendu mon nom !

"Grand prix du pays du Mont Blanc, catégorie roman et documents : Yves Ballu".

A la différence des autres lauréats, je n'avais pas été pévenu : Joëlle Chappaz la Déléguée Générale du Salon sachant que je serais sur place avait décidé de me faire la surprise. Et elle a réussi... J'ai donc troqué pour quelques minutes ma casquette de président de jury pour celle de lauréat. Et je suis monté sur scène plus tôt que prévu pour bafouiller quelques mots (mal) improvisés.

L'occasion de remercier non seulement le jury du Grand prix du Pays du Mont Blanc, mais aussi les éditions Glénat qui ont publié "Naufrage au Mont Blanc" il y a 20 ans et qui l'ont toujours au catalogue, ainsi que les éditions Guérin, et tout particulièrement Stéphanie Thizy : travailler avec elle à l'illustration de cette nouvelle édition (plus de 300 documents et légendes afférentes) a été un vrai bonheur !

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Vincendon et Henry : une nouvelle édition de Naufrage au Mont Blanc

 

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Vingt ans après la parution de Naufrage au Mont Blanc (éditions Glénat), les éditions Guérin ont souhaité publier une nouvelle édition illustrée. A l'origine (1997), je n'ai pas voulu que le livre soit illustré, pour épargner la maman de Jean Vincendon qui m'avait autorisé à l'écrire : avoir sous les yeux les photos de son fils, de ses amis, des guides, des militaires, des hélicoptères... relire les journaux de l'époque avec leurs gros titres pas toujours nuancés... aurait sans doute été pour elle une épreuve supplémentaire. Aujourd'hui, le problème ne se pose plus. Hélène Vincendon a rejoint son fils Jean.

Je me suis donc replongé dans la documentation rassemblée au cours de deux années d'enquête : les photos qui m'avaient été communiquées soit pas les organes de presse (principalement le Dauphiné Libéré), soit par les familles et amis, les journaux, quotidiens ou hebdomadaires, français et étrangers, les documents, en particulier les rapports officiels, mais aussi les témoignages nombreux que j'avais recueillis : lettres, notes, enregistrements... J'ai aussi repris contact avec les témoins encore de ce monde, en particulier Claude Dufourmantelle qui a bien voulu m'écrire une préface, et Jean Henry, frère de François, qui a rédigé une postface. Deux textes particulièrement émouvants. J'ai également mis à contribution certains descendants directs des guides : mon ami Gilles Chappaz et Véronique Roman, que je remercie.

Au total, près de 370 documents, et... 370 légendes qui viennent en appui du texte pour voir, derrière "l'affaire Vincendon de Henry", les visages de ceux qui ont vécu ce drame et plus généralement le cadre et l'ambiance dans lesquels il s'est déroulé. Un gros boulot - choix, mise en page, recherches - orchestré par Stéphanie, éditrice, aidée par Morgane. Et pour moi, une première expérience de collaboration avec les éditions Guérin dont j'ai pu apprécier le professionnalisme, la disponibilité et la gentillesse. Un vrai bonheur !

Le livre sera en librairie à partir du 13 avril. Il a été présenté chez l'éditeur le 1er avril. La séance animée par Lorraine est visible ici sur Youtube).

 

 

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Vincendon et Henry, naufragés au Mont Blanc : 60 ème anniversaire

Nöel 1956... bientôt soixante ans que le drame Vincendon et Henry a bouleversé la France et d'autres pays étrangers informés par la presse au jour le jour, des péripéties de l'atroce agonie des ces deux malheureux alpinistes.

Pour pouvoir être sauvés, il leur fallait juste rester en vie. C'est ce qu'ils ont réussi à faire pendant près d'une semaine, assis à même la neige, à 4000 mètres d'altitude, par une température de -30°, avec un vent à décorner les boeufs, les mains gelées ne leur permettant pas d'ouvrir leurs sacs pour sortir la tente et le matériel de bivouac qu'ils avaient trimballés sur leur dos, ivres de fatigue. Une performance inouïe qui est passée presque inaperçue, dans les péripéties de ce sauvetage raté du début à la fin.

France Inter a évoqué ce drame dans l'émission "Affaires sensibles". Fabrice Drouelle l'a (fort bien) raconté, Adrien Carat a (fort bien) préparé le texte, et j'ai complété en précisant certains points lors de l'interview qui a conclu l'émission.

Pour l'écouter, il suffit de podcaster en cliquant sur ce lien.

Voici la plaque commémorative qui a été posée au cimetière de Chamonix en 2007 :

Vincendon et Henry plaque commémorative 012_

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Première ascension de la face nord de l’Eiger en 1938. Alpinisme et propagande nazie

Je vous propose deux documents intéressants.

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Le premier est la préface de l’ouvrage « Um die Eigernordwand » cosigné par les quatre « vainqueurs » de la (tristement) célèbre face nord de l’Eiger Heckmair, Vörg, Harrer et Kasparek. Publié en 1938 par les presses du régime nazi, il s’ouvre sur un hommage aux victimes qui ont payé de leur vie les tentatives précédentes : Max Seldmyer, Karl Mehringer, Toni Kurz, Andréas Hinterstoisser, Edi Rainer, Willy rngerer, Bartol Sandri, Marie Menti : « Votre but et votre action jusqu'à la mort furent pour nous une obligation sacrée nous vous remercions pour votre victoire sur le mur. Ce livre est donc, dédié à votre mémoire ».

Vient ensuite le prologue du docteur Ley « reichorganisationleiter », chef de la propagande nazie : « Je suis fier que deux membres de l’équipe de base du château de notre ordre de SANTHOFFEN aient vaincu en tant qu'alpinistes, la face nord de l’EIGER. Je suis fier et heureusement ému pour les raisons suivantes :

1°) Le fait de vaincre le destin sous une forme quelconque est l'expression de chaque virilité. Si on voulait peser la valeur matérielle, technique ou scientifique d’une telle action, on pourrait la considérer comme superflue, légère ou même dénuée de sens car au sommet de l’EIGER on ne peut ni trouver ni exploiter un quelconque trésor. Cependant, de telles entreprises téméraires valent mille fois mieux pour l'égalité d’un peuple courageux que toutes les suppositions et considérations calculatrices. Si notre peuple ne possédait plus d'hommes aussi téméraires, la jeunesse n'aurait plus aucun exemple sur lequel s'orienter, car enfin, l’ensemble de la vie forme une telle victoire et seules les performances de haut niveau en matière de témérité de courage peuvent réveiller l'être assoupi et qui ne s'intéresse à rien, et l'inciter à faire front au destin et à la vie afin de lui arracher si nécessaire ce que l’on désire. C’est en cela que se situe la valeur inestimable de telles actions. C'est aussi ainsi que s’explique cette poussée toujours renouvelée d’êtres humains téméraires risquant le tout afin de vaincre la nature.

2°) En tant que chef Organisateur de la NSDPA, et partant comme responsable des château de l'Ordre, je suis particulièrement heureux de savoir que c’est deux membres de l’équipe de base du château de l'Ordre qui ont en risquant leur vie vaincu la face nord de l'EIGER. Le Führer disait "les chefs politiques des partis d'avant nous ont porté des parapluies et des chapeaux haut de forme ; les chefs politiques actuels sont des soldats politiques". C'est en cela que l'on constate clairement le changement de notre temps. Le Chef politique de la NSDPA doit être plus que d'autres chefs l’expression de la témérité et du courage dans son peuple. Pour cela, le système d'éducation politique des jeunes cadres de notre parti a comme principal objet de vaincre. Au centre de l'éducation de chaque château de l'ordre se situe la victoire sur la nature sous une forme quelconque. A Grossinsee il s'agit de l'eau, à Vogelsang le climat est dur et brutal. L'EIGER fait partie des régions aux conditions climatiques les plus dures. A Santhofen, c'est la montagne, l'alpinisme et le ski en hiver.

Je salue donc le fait que les membres de l'équipe de base Vörg et Heckmair, de concert avec les deux camarades de la Ostmark Harrer et Kasparek ont vaincu la face Nord en tant qu'expression de notre volonté et en tant qu’expression de notre système d'éducation pure et dure des jeunes cadrer de la NSDPA.

Ce livre dont je suis fier et heureux d’écrire le prologue a été écrit de façon simple et modeste par des hommes d'action qui ont supprimé toute fioriture et se sont contentés d’aligner des faits et c’est pour cela qu'il sera bien reçu par notre peuple. Je souhaite et j'espère que nos chefs politiques le liront plus particulièrement et qu'ils l'étudieront parce qu’il témoigne de façon brillante du sens de la victoire en tant qu’expression de notre temps héroïque ».

Munich. Novembre 1938

Dr. R. LEY

 

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Le deuxième document est un article de la revue « Signal », publiée en 1944 par la propagande nazie. Sous le titre « La muraille infranchissable », l’article revient sur la première ascension de 1938 : « Les chasseurs alpins de l’Eiger : les moniteurs de l’école de combat des chasseurs alpins sont souvent des alpinistes de renom international. Ils se sont distingués dans l’Himalaya, dans l’Atlas ou dans le Caucase. «Signal» raconte ici comment l’un de ces hommes a triomphé, il y a quelques années, de la muraille la plus abrupte des Alpes suisses, le versant nord de l’Eiger dans le massif de la Jungfrau ».

Le caporal Heckmair est instructeur d’alpinisme dans l’armée allemande. On le voit en uniforme grimper dans les Dolomites.

Le journal lui donne la parole : « La meilleure performance d'Heckmair, dont il parle volontiers, fut l'escalade qu’il fit de l'Eiger dans le massif de la Jungfrau. Cette muraille se dresse presque verticalement à 1.600 mètres au-dessus de la vallée. Nul rayon de soleil ne vient la toucher. Sa paroi friable est recouverte hiver comme été d’une cuirasse de glace le long de laquelle les avalanches roulent avec fracas. En été 1938 sept alpinistes y avaient déjà laissé leur vie. Le canton de Berne avait interdit son escalade et il semblait que nul ne s’y hasarderait plus. Puis l'interdiction fut levée et bientôt les alpinistes se rassemblèrent de nouveau à Grindelwald pour tenter un nouvel assaut.

 Un matin de juillet le bruit courut que des hommes avaient commencé l’ascension de la muraille. Dans le demi-cercle décrit par la haute vallée de Grindelwald et d'Alpinglen ainsi que de Scheidegg, longues-vues et jumelles furent braquées des terrasses des hôtels et des refuges, vers le mur de glace. D’innombrables spectateurs de l’Oberland bernois et des autres cantons suivirent avec anxiété les quatre petits points noirs qui avançaient lentement et péniblement sur le roc et la glace. Deux cordées, d'abord séparées, puis réunies avaient osé donner l'assaut: elles se composaient des alpinistes munichois Heckmair et Vörg et des Viennois Kasparek et Harrer.

Des envoyés spéciaux de la presse internationale étaient arrivés en avion. Les indications météorologiques étaient attendues fiévreusement, car le temps jouait un grand rôle pour ne pas dire le rôle essentiel, dans l'expédition. La nervosité s'accrut encore quand, le deuxième jour, le temps se gâta. Les alpinistes durent passer deux nuits sur d'étroites corniches de la muraille, leur sac de couchage déplié sur leur tête. Au bout de 61 heures d'efforts surhumains le but était atteint: la muraille nord de l'Eiger était vaincue.

Andréas Heckmair fait le récit de l'expédition à partir du deuxième matin après une nuit passée sur la muraille: « A cinq heures nous frictionnâmes nos membres engourdis. A sept heures nous bûmes du cacao brûlant qui nous parut excellent et nous poursuivîmes notre route. Nous suivions une crevasse du côté gauche. L’ascension devenait de plus en plus difficile. Nous arrivâmes à un endroit qui nous rappela la crevasse du Dülfer. Il y a dix mètres à gravir verticalement. Nous rassemblons toutes nos forces pour vaincre cet obstacle plus pénible que tout ce que nous avons rencontré jusqu'à présent. Soudain, je manque une prise. Heureusement, je suis solidement assuré. La pierre à cet endroit est particulièrement friable. Nous essayons alors de tourner l'obstacle que nous n'avons pas pu aborder de front.

La crevasse devient de plus en plus étroite. Au bout, elle est fermée par un toit de glace d'où pendent de longues stalactites. Je me hisse jusqu’à atteindre ce toit en saillie. Les parois sont de glace noire et lisse. Il est impossible d'abandonner la crevasse et il paraît également impossible d'escalader ce toit. Impossible! Nous sommes déjà parvenus trop loin; il ne peut être question de retourner. Nous devons vaincre! Avec ma pioche, j'écarte derrière moi des morceaux de glace et j'enfonce profondément un piton dans la glace. Je passe une corde dans le piton, m'attache solidement, et en avant. Au prix de mille difficultés j'arrive à me hisser. Pourvu que le piton tienne; tout mon poids y est suspendu. De ma main libre je saisis un saillant de glace. Comment arriver à exécuter un rétablissement? C'est de la folie. Le morceau de glace cède et je retombe lourdement dans la crevasse.

Je repars en avant. Il faut arriver. Je m'étends aussi loin que je peux et parviens à saisir une autre aspérité. Cette fois-ci ça tient bon. De mon autre main j'abandonne la corde. Deux, trois secondes de tension surhumaine s’écoulent. J'arrive enfin à me hisser sur le toit. Haletant je me dresse sur le plan incliné. L'impossible est réalisé! Je creuse deux trous où mettre mes pieds et j’assure mes camarades. La position clef de la muraille nord est tombée! »

Les deux cordées continuent à progresser lorsqu’un orage se forme.

Heckmair raconte: « Des nuages se rassemblent. Il est trois heures 45 et il fait aussi noir qu’en pleine nuit. Nous avons la chance de nous trouver en dehors du couloir principal des avalanches. Nos camarades nous dépassent et nous les perdons de vue dans l’obscurité. De la poussière de glace commence à tomber; je regarde en l’air et j’aperçois une avalanche qui dévale en grossissant sans cesse. Elle arrive avec une vitesse prodigieuse. Nous sommes à découvert sans aucune protection. Je plante ma pioche dans la glace, entoure de mon bras le cou de Vörg et m’arc-boute. La pression de l'avalanche se fait de plus en plus forte. Nous n'y voyons plus du tout. Combien de temps pourrons-nous encore tenir? L'avalanche se partage sur ma pioche et sur moi-même. Pendant des minutes interminables nous résistons à son passage terrible, menacés d'être emportés.

La violence de la tempête finit par décroître. On commence petit à petit à y voir. Nous osons à peine regarder l'endroit où nos camarades se sont arrêtés. Miracle! Ils sont toujours là. Rapidement nous progressons de quelques mètres et appelons les Viennois pour leur demander s'ils sont sains et saufs. Nous attachons deux cordes ensemble et nous hâtons vers Kasparek et Harrer. Kasparek est blessé à la main par laquelle il se tenait agrippé pour lutter contre l'avalanche. Nous le pansons.

A neuf heures du soir nous sommes encore en chemin. Nous trouvons alors une étroite corniche, large d'un pied à peine et protégée par un léger saillant. Nous passerons la nuit ici. Dans l'obscurité nous nettoyons la place de quelques pierres et morceaux de glace, nous enfonçons des pitons de sûreté dans le mur, suspendons nos sacs de couchage à ces pitons et nous asseyons l'un à côté de l'autre à l'abri de cette tente fragile. Ici la cuisine n'est pas commode à faire. Nous avons à peine la place d'installer notre réchaud. Notre deuxième nuit commence. Le froid devient vif de nouveau. De petites avalanches roulent par-dessus nos têtes. J'appuie ma tête sur le dos de Vörg. Nous sommes tous terriblement fatigués et je ne tarde pas à m’endormir. Il est minuit. A six heures nous nous préparons de nouveau une boisson chaude. Vörg frictionne ses membres, car il n’a pas dormi une seule minute, me laissant m'appuyer sur lui toute la nuit sans que je m'en rende compte, de sorte que je me trouve quelque peu reposé et prêt à la dernière escalade de 300 mètres. Je prends de nouveau la tête et nous quittons l'endroit où nous avons dormi pour rejoindre la crevasse principale d'où nous gagnerons le sommet. »

Heckmair 78 M100 05Heckmair cinquante ans plus tard...

 

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Regards sur la montagne : Ernst Platz, Constant Joseph Brochart

Hé oui, mon dernier message remonte à... un certain temps. Au point que les plus "accros" qui m'ont régulièrement reproché mon silence, ont fini par se lasser...

J'avais des excuses, plus ou moins bonnes (un gros travail pour terminer la rédaction de mon prochain livre dont je parlerai bientôt, et différentes occupations chronophages). Mais je n'en ai plus - même de mauvaises. Alors, la question s'est posée avec une certaine brutalité : si je ne reprends pas maintenant mon blog, il restera en l'état définitivement. La réponse s'est imposée : au travail !

 J’espère que mon ami Jacques Perret ne m’en voudra pas de lui emprunter le titre de son excellent ouvrage : « Regards sur les Alpes » pour vous proposer deux regards dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils expriment des sensibilités différentes…

 Le premier est bien connu des collectionneurs. Il s’agit de l’artiste allemand Ernst Platz (1867 – 1940). Il a pratiqué l’alpinisme et a beaucoup représenté les alpinistes en action, illustrant de nombreux articles, livres et cartes postales, souvent dans des situations difficiles, voire dramatiques.

Voici par exemple le frontispice d’un ouvrage monumental : « Alpine Majestäten und ihr Gefolge » (1901). L’alpiniste en tenue de combat défie les sommets (Eiger, Mönch et Jungfrau) avant de les affronter.

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Autre regard : le même alpiniste qui s’interroge avant une ascension, sans voir, dans son dos, la mort qui le guette (gravure extraite d’une revue de 1896).

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 Dans un registre bien différent, Constant Joseph Brochart (1816 – 1898), portraitiste français de l'élégance féminine qu'il peignait avec un raffinement d'orfèvre n’a sans doute jamais mis les pieds en montagne. Alors, il l’a imaginée… en campant deux jeunes femmes dans l’univers hostile de glaciers et de sommets vertigineux. Mais contrairement à Ernst Platz, le regard de ses héroïnes n’est pas un regard de défi. Il exprime plutôt la crainte, voire l’incompréhension : « Mais que faisons-nous ici ? Pourquoi Constant Joseph nous a-t-il placées dans un endroit aussi effrayant ?». Ces jeunes femmes  sont tellement gracieuses qu’elles donnent à l’œuvre de l’artiste une connotation très romantique. Les gravures sont de grande taille (90 cm par 70 cm). Certains exemplaires sont en noir et blanc. Ceux que j'ai eu la chance de trouver chez mon amie Geneviève Martin qui anime avec passion l'excellente " Librairie Quand Même" sont coloriées.

Duo Gracias Brochart Glacier retouchée PS_redimensionner

 

Duo Gracias Brochart Montagne retouché PS_redimensionner

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Annapurna 1950 : où ont été prises les photos d'Herzog ?

Un sujet inépuisable... J'ai reçu d'Oliver Vanhamme, passionné s'il en est, cette nouvelle contribution au débat. Un travail sérieux et appronfondi. Jugez plutôt...

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La vidéo : Où_ont_été_prises_les_photos_d'Herzog ?

 Une version plus complète est disponible via le lien suivant : http://youtu.be/UT887hts54E

 

NOTES :

 

1  Louis Lachenal, « Carnets du Vertige », Horay, 1956, p. 201 ; Guérin, 1996, p. 254

2 Vidéo « Yannick et Stéphane ont gravi l'Annapurna par la face sud », http://www.youtube.com/watch?v=OqXQ4NokEks

3 Interview TVMountain, vidéo « Annapurna 8091 mètres face sud Népal Yannick Graziani Stéphane Benoist voie Béghin Lafaille », http://www.youtube.com/watch?v=U2ckfcdfKsU&list=UUuoT1bfbPqZT_1ULPcLutaQ aussi sur http://www.tvmountain.com/video/alpinisme/10142-annapurna-nepal-face-sud-yannick-graziani-stephane-benoist-voie-beghin-lafaille.html

4 Sur ce photogramme la pointe Est paraît plus élevée. En raison des turbulences, filmer à l’épaule depuis un hélicoptère exige une grande maîtrise de la part du caméraman. L’horizontalité parfaite de l’image ne peut être constamment garantie.

http://www.broadpeak.org/news.php?news_id=101&w=news&l=en

6 Vidéo « Annapurna (Especial) » de l’émission « Al filo de lo imposible », http://www.rtve.es/alacarta/videos/al-filo-de-lo-imposible/filo-imposible-annapurna-especial/1705548/

7 Desnivel, mis en ligne le 14 décembre 2012, reprenant une interview de Maurice Herzog publiée dans la revue Desnivel numéro 295 de janvier 2011, http://desnivel.com/alpinismo/maurice-herzog-conquistador-del-annapurna-ha-fallecido

8  idem

9  Maurice Herzog, « Annapurna, premier 8.000 », Arthaud, 1951, p. 195

10  Maurice Herzog, « Annapurna, premier 8.000 », Arthaud, 1951, p. 200

11  Louis Lachenal, « Carnets du Vertige », Horay, 1956, p. 201 ; Guérin, 1996, p. 254

12 Maurice Herzog, « Annapurna », « La Montagne » du Club Alpin Français, numéro 350 d’octobre-décembre 1950, p. 101

13 Claude Francillon, « Maurice Herzog : Nous étions véritablement au sommet », Le Monde n° 16107, 8 novembre 1996, p. 26

14  Christophe Raylat, « Annapurna, l’autre vérité », Montagnes Magazine n°198, décembre 1996, p. 26

15 Yves Ballu, « A quoi ressemble le sommet de l'Annapurna, gravi par Maurice Herzog et Louis Lachenal en 1950 », http://yvesballublog.canalblog.com/archives/2012/12/19/25952696.html

16 Le G.H.M. et Jean-Jacques Prieur, http://ghm-alpinisme.fr/data/dossiers/dossiers3/PowerPoint_Annapurna_PDF.pdf , pp. 5, 7

17 Maurice Herzog, « Annapurna », « La Montagne » du Club Alpin Français, numéro 350 d’octobre-décembre 1950, p. 101

18  Christophe Raylat, « Annapurna, l’autre vérité », Montagnes Magazine n°198, décembre 1996, p. 26

19  Charlie Buffet, « Jean-Christophe Lafaille repart sur la route des 8.000 », Le Monde, 3 décembre 2003, p. 26 20 Yves Ballu, « Herzog et Lachenal sont-ils parvenus au sommet de l'Annapurna ? », http://www.kairn.com/fr/activites-montagne/86399/news.html

21 Bruno Lesprit, « Herzog dévisse », Le monde, 13 septembre 2012, http://www.lemonde.fr/sport/article/2012/09/13/herzog-devisse_1760048_3242.html

22  David Roberts, « Une affaire de cordée », Guérin, 2000, p. 266

23 De nombreuses photos prises sur un sommet sont des photos-souvenirs sur lesquelles le sommet n’est pas identifiable. L’« erreur » est donc très commune. Ces photos n’ont probablement pas la même implication historique… 24 Henri Sigayret, « Les expéditions himalayennes françaises au Népal », http://nepalsherpasig.fr/wp-content/uploads/2010/09/BaseDonnees.pdf , p. 8, aussi sur http://www.ambafrance-np.org/IMG/pdf/BaseDonnees.pdf , p. 8

25 Henri Sigayret, « Annapurna, « L’affaire » Herzog », http://nepalsherpasig.fr/wp-content/uploads/2012/11/Annapurna.pdf , p. 11, aussi sur http://www.ghm-alpinisme.fr/index2.php?action=0.3&id=4

26  Maurice Herzog, « Annapurna, premier 8.000 », Arthaud, 1951, p. 198

27 Maurice Herzog, « Annapurna », « La Montagne » du Club Alpin Français, numéro 350 d’octobre-décembre 1950, p. 96

28 Marcel Ichac, « Victoire sur l’Annapurna », Paris Match numéro 74 du 19 août 1950, p. 22, aussi sur http://www.parismatch.com/Actu/Sport/Maurice-Herzog-Revivez-sa-victoire-sur-l-Annapurna-162299

29  Maurice Herzog, « Annapurna, premier 8.000 », Arthaud, 1951, p. 200

30  Maurice Herzog et Marcel Ichac, « Regards vers l’Annapurna », Arthaud, 1951, p. 69

31  Paris Match, numéro 74 du 19 août 1950

32  Henry Day, « Annapurna anniversaries », The alpine journal 2010/11, p. 189

33 David Roberts, « Une affaire de cordée », Guérin, 2000, p. 373 (supplément inclus dans la première édition reliée)

 

 

Vincent Lindon, Samy Seghir, Hafsia Herszi et Jean-Michel Asselin : à vous de jouer !

Dans un récent article, Monique Blanchet, journaliste au Dauphiné Libéré, propose un casting pour l'adaption cinéma de "100 000 dollars pour l'everest".

 

 

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la page en plusieurs morceaux :

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