Voici quelques extraits du livre "Renaître" de Maurice Herzog, paru en 2007 aux éditions Jacob-Duvernay. Pour montrer que la réalité peut dépasser la fiction...

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Le Numineux

 

En bravant l'inconnu et non seulement l'adversité, je me sentais l'élu de Dieu.

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Comme les grands personnages de l'Histoire, qui banalisent l'homme du commun.

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Il me plaisait quant à moi que l'Annapurna fût une déesse, afin de pouvoir l'adorer.

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Pour l'alpiniste, son piolet est l'épée du légionnaire.

Dois-je ajouter qu'un piolet est aussi une croix ?

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 Mon fils, à la lumière de votre propre calvaire, avez-vous pu imaginer, ne serait-ce que par éclairs, ce que dut être la passion du Christ ?

- Oui, Monseigneur, j'y ai pensé, il est vrai.

- La montagne a tout de même été votre croix ?

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- Êtes-vous sûr d'ailleurs que votre inspiration n’était pas divine ?

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- Oui, Anne, ma motivation initiale n'était pas de rencontrer Dieu. Qui oserait lui donner rendez-vous ?

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C'est pourquoi, au sommet de la terre et au début du ciel, je souhaitais me recueillir et dire ma gratitude à Celui qui nous a créés, nous conduit et, jusqu'au bout, à la fin des temps, nous accompagne.

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Le destin m'a assigné un rôle qui m'a martyrisé. Étais-je le bras séculier d’une puissance divine ?

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Comment aurais-je pu vendre mon âme, celle-là même qui m'avait été conférée par les dieux de l'Himalaya ?

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Les hommes de la montagne ont toujours été inspirés par Dieu, même à leur insu.

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L'échelle de Jacob devait les conduire au ciel, image reprise par Thérèse d'Avila avec son échelle mystique. Du haut d'une montagne, on communique mieux avec Dieu. Les sommets eux-mêmes sont parfois sa propre demeure.

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La montagne accueille les êtres assoiffés de spiritualité. C'est pourquoi elle constitue à elle seule un immense monastère.

 

 

L’aigle, le tigre, les serpents et les asticots sauteurs…

 

Un aigle d'envergure colossale tenta ainsi de m'enle­ver en m'agrippant dans ses serres.

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Les serpents venimeux étaient légion.

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Tout à coup, je vis un tigre, attiré par l'odeur forte de mes plaies gangrenées, bondir au travers de la baie au-dessus de moi et ressortir par celle d'en face. Il m'avait frôlé de si près que j'aurais pu le toucher en allongeant le bras.

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Dans la salle d'opération, le Pr. Ménégaux, une vieille connaissance de ma famille, et le Dr Jacques Oudot étaient flanqués d'autres médecins, d'anesthésistes-réanimateurs, d'instrumentistes, d'assistants et d'infirmières. C'était la mobilisation générale. […]

Sans tarder, les infirmières, comme les abeilles autour d'une ruche, décollèrent et déroulèrent les bandes Velpeau qui enveloppaient mes membres. Quelques jets d'eau distil­lée par-ci, par-là, facilitaient la tâche.

- Mesdemoiselles, merci. Laissez-moi maintenant, demanda le professeur. Maurice, soyez courageux, je me charge des dernières gazes...

Chacun avait les yeux vissés, qui sur mes pieds, qui sur mes mains. Soudain, ce ne fut qu'un cri. Un cri d'horreur !

- Attention ! hurlait-on à la ronde.

Il y eut un brouhaha. Médecins, soignants et autres opéraient une retraite précipitée. Une explosion n'eût pas provoqué plus de chaos. Plaqués contre les murs pour se protéger, les visages grimaçaient de dégoût.

- Ils sautent ! Ils sautent !

Des asticots énormes, doués d'une vigueur peu commune, brutalement libérés, bondissaient en tous sens. Ils prenaient pour cible ces hommes et ces femmes, et les condamnaient à se défendre.