Prière païenne...

Dieu des hommes, tes adorateurs prétendent que la terre T'appartient, que Tu en as pétri chaque montagne, que Tu peux les déplacer... Si c’est vrai, pourquoi m’as-Tu laissé croupir dans cette crevasse ?

Ta toute puissance est-elle dans l'ordre des choses, ou plutôt dans notre ignorance de cet ordre ? Je ne crois pas en Toi. J’ai perdu Ta trace dans les plis de ma vie. Je m’accuse de n’avoir pas vénéré Ta divinité, à longueur de vie, en latin, en grégorien, envers et contre toutes les évidences. Ai-je été trop stupide pour la comprendre - ou trop intelligent pour y croire ? Qui de nous deux a créé l’Autre ?...

Serais-Tu vaniteux, Dieu tout puissant qu'il Te faille l'adoration de tes propres créatures ? Mes prières t’auraient-elles manqué à ce point ?… Si je n’ai pas sanctifié Ton nom avec assez de zèle, c’est que Tu es trop distant... trop abstrait… trop incertain : jusqu’à ce jour, nous ne nous connaissions pas vraiment… comment pouvais-je T’aimer, sans T’avoir jamais rencontré ?…

Dieu, « père tout puissant », de qui es-Tu le père ? As-Tu jamais nourri, aimé, caressé un enfant ? T'es-Tu jamais inquiété de savoir s'il respirait ? As-Tu seulement pris un bébé dans Tes bras autrement qu'en représentation, c'est à dire sur des images pieuses ? Quel père es-Tu ?.. Spirituel, putatif, fouettard ou simplement éternel – donc irréel ? Père éternel et tout puissant, qui prétends avoir fait un enfant à Marie... L’œuvre de Ta paternité toute puissante est-elle le fruit d'une divine tendresse ? Ou ne serait-elle qu'un « miracle » de plus ? L'as-Tu seulement embrassée Marie, avant de la féconder ? Sais-Tu la couleur de ses yeux, l’odeur de ses cheveux, sa fleur préférée ? T’es-Tu inquiété d’elle ?… As-Tu jamais conjugué le verbe « aimer » sur un autre mode que l’impératif ? Tu sais que Camille est belle comme la plus ravissante de Tes fleurs… Mais as-Tu regardé ses yeux… son sourire… ses mains… Pourrais-Tu l’approcher sans trembler d’amour ?… Tu nous aimes comme nous aimons Tes fleurs : les aimer toutes, c’est n’en aimer aucune. As-Tu jamais été fou d’amour Dieu tout puissant ?.. Non, bien sûr, car tu es incapable de folie. Et donc Tu ne peux pas aimer Camille comme je l’aime. Heureusement… Je préfère que Tu ne sois pas jaloux…

Dieu de l'univers, comment peux-Tu prétendre nous aimer sans éprouver nos sentiments : doute, incertitude, espoir ?… Y a-t-il dans l’au-delà une poussière d’ici-bas ? Camille est-elle auprès de Toi ?

Pardonne-moi de l’adorer… Je n’ai à T’offrir que les reflets de mon amour. Tu les trouveras dans ses yeux. Regarde-les… Comme moi, Tu auras envie de la protéger. A nous deux, peut-être pourrions nous nous entendre pour l’aimer, chacun à notre façon ?... Aide-moi, je T’en prie, je n'ai plus que toi pour elle… Dieu tout puissant. Si Tu existes, nous Te retrouverons.

Si tu n’existes pas, je te retrouverai - bientôt.

(extrait de "Mourir à Chamonix")