La question de la proximité des sportifs en général, et des alpinistes en particulier avec les pouvoirs politiques et avec l'idéologie ambiante a souvent été posée. Dans les régimes dits démocratiques, elle ne suscite guère de problème, même si la récupération politique ne saute pas toujours aux yeux : nombre d'expéditions françaises ont posé sur le perron de l'Elysée, et la plupart de nos grands alpinistes ont reçu la légion d'honneur. Sans parler de "la belle victoire française" rapportée par Maurice Herzog de l'Annapurna. C'est l'identification habituelle entre sport et nationalisme. Un grand classique dans certaines disciplines comme le foot, auquel l'alpinisme n'a pas échappé. Par contre, dans les régimes moins fréquentables - dits "totalitaires" - la récupération politique a d'autre conséquences : le doute sur l'adhésion politique des "héros" à une idéologie que l'histoire a condamnée, voire au régime lui-même. Deux cas ont suscité particulièrement débat dans l'histoire, ce sont les premières ascensions des faces nord de l'Eiger et des Grandes Jorasses, "derniers grands problèmes des Alpes" , toutes deux réussies en 1938, par des alpinistes dont personne ne peut mettre en doute ni le courage, ni la technique, mais qui -  Allemands, Autrichiens et Italiens -  vivaient dans des pays dont les régimes politiques ont laissé dans l'histoire un sinistre souvenir... Ce qui revient à dire que si ces exploits sont incontestables, et si rien ne permet de les minimiser, voire de les dévaloriser - ce que je n'ai jamais pensé -  il n'est pas inintéressant de les éclairer pour tenter de comprendre ce qui s'est passé dans la tête - et dans le cœur -  de ces "héros" qui n'ont pas voulu, ou pas pu, se démarquer du régime sous lequel ils vivaient, pour éviter d'être récupérés.

Commençons par l'ami Riccardo, que j'ai interrogé en 1983. Avec d'abord un peu d'histoire, et  un premier document intéressant : un article de Guido Tonella, un journaliste suisse ami de Cassin et de Heckmair, un personnage à la faconde inépuisable, qui n'y va pas par quatre chemins...

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A sa descente des Grandes Jorasses, le 6 août 1938, après avoir gravi pour la première fois le redoutable éperon Walker avec ses amis Esposito et Tizzoni, Cassin a été accueilli par son ami journaliste Guido Tonella qui avait dans une main une bouteille de champagne, et dans l'autre un appareil photo. Voici Guido Tonella quelques années plus tard (en 1980) :

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Et voici ses photos historiques de 1938 :


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 Cassin est à gauche
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Cassin est au centre

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Cassin est à gauche

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Au mois d'octobre suivant (1938), Guido Tonella publiait un article de 8 pages dans la "Rivista Mensile" du Club Alpin Italien. C'est un peu confus, mais conforme au personnage de Tonella, fort sympathique au demeurant, qui s'exprimait de façon à la fois enflammée, et brouillonne. J'ai donc adopté une traduction assez proche du texte original italien. Heckmair, dont il est question dans l'article était un alpiniste allemand de première force, qui venait de réussir lui aussi une  première historique avec l'ascension de la face nord de l'Eiger (24 juillet 1938). Un première  que guignait précisément... Cassin (qui s'est consolé avec les Grandes Jorasses), et qui lui avait valu, à lui et à ses 3 compagnons (1 Allemand comme lui, et 2 Autrichiens), les félicitations d'Hitler.  J'y reviendrai. Voici le curieux article de Guido Tonella :

« Une jeunesse folle que les régimes nationalistes poussent aux plus terribles aventures… » (La Tribune de Genève)

Nous avons lu ce commentaire alors que les quatre alpinistes étaient engagés dans la face de Eiger. Et plus ou moins sur le même ton, ce jugement a été réitéré après leur succès. On ne peut pas jurer que l’ascension de la face nord de Pointe Walker ait eu les même échos dans la presse internationale : l'engagement des Grandes Jorasses a surpris et n’a pas attiré l'attention du monde entier comme celui de l'Eiger pour susciter le même écho chez les amateurs malveillants de politique internationale occupés à jeter l’opprobre sur les régimes totalitaires, même dans les plus petits détails de l’histoire... Mais peu importe : le rapprochement entre les jeunes d'Allemagne et l'Italie était implicite dans l'article que nous avons cité. Il est donc permis de considérer que, concernant l'une ou l'autre entreprise, ce slogan était, dans l'intention de l'auteur destiné à être insultant. Alors que pour nous, c’est un titre de gloire : l'ascension de l'Eiger comme celle des Jorasses, participent d’une même conception de l’alpinisme et pour expliquer l'extraordinaire succès de ces entreprises, dans un pays comme la Suisse, qui est traditionnellement plein de compréhension pour tous les événements alpins, on éprouve le besoin de recourir à des explications d'ordre transcendantal : l’intervention du surhomme Hitler - Mussolini, qui d’un coup de baguette magique, transforme la jeunesse sportive en jeunesse héroïque, décidée à se battre en temps de paix comme en temps de guerre, pour la plus grande gloire de la patrie. J’accepte de grand cœur cette explication : l'ascension de l’Eiger et des Jorasses ont été réussies par des Allemands et des Italiens, parce que c’est le nazisme et c’est le fascisme qui ont donné une nouvelle trempe à la jeunesse et lui ont insufflé la suprême inspiration de l’héroïsme.

Mais les autres, qui dédaignent les digressions du champ politique, émettent des réserves sur le caractère trop ouvertement compétitif qui a marqué ces deux entreprises : ce sont les allemands de l'Eiger qui se sont dépêchés parce qu'autres cordées étaient prêtes à attaquer la paroi (entre autres justement celle de Cassin et de ses copains) ; ce sont les nôtres qui à leur tour, ont tenté l'aventure des Jorasses assiégées par les autres, allemands, français et… compatriotes.

Alpinisme de compétition ? Mais, appelons une bonne fois les choses par leur nom ! Le déclaration franche et courageuse que nous avons recueillie de la bouche même de Gervasutti à l'instant où la cordée Cassin-Esposito-Tisoni réussissait sa prodigieuse ascension (avec cette entreprise et avec celle de l'Eiger je considère que la grande époque de la compétition d'alpinisme est close) ne nous fait pas peur, même si d’aventure elle devait scandaliser quelque vieux pédant, prétendu défenseur de la pureté de la doctrine de l'alpinisme contre le modernisme hérétique. Cet esprit loyal de compétition qui a inspiré les deux victoires sur l'Eiger et les Jorasses, n’est-il pas d’ailleurs le superbe esprit d’émulation et de record qui a inconsciemment inspiré toutes les grandes premières ascensions ? Et le glorieux passé est bien plus proche qu’on ne le pense communément du lumineux présent, comme nous l'enseigne notre vieux maître Gugliermina, qui a voulu être parmi les premiers à saluer à Courmayeur les vainqueurs des Jorasses.

En plus de la motivation initiale que constitue la compétition nationale, s’inscrivent d’autres raisons qui ne peuvent laisser indifférents les alpinistes de bonne trempe. Dans le cas de l'Eiger il s’agissait de venger les camarades tombées - 7 allemands et 2 italiens. Comme l’a déclaré Heckmair, le chef de la cordée victorieuse : «on ne pouvait pas trouver la paix tant qu’on n’avait pas vaincu la paroi dans laquelle étaient tombés les copains ». Pour l’éperon nord de la Walker, c’est la perfection géométrique de la ligne d'ascension qui séduit : la voie directe par excellence. Sur l'immense triangle de roche et de glace qui s’inscrit entre l’arête des Hirondelles et l’éperon de Pointe Walker, court évidemment le long de ce vertigineux triangle rectangle qui, du sommet s'abaisse perpendiculairement sur le Glacier de Leschaux. Et ceci : celui qui a eu occasion d'admirer la monstrueuse face nord des Jorasses, sait qu’elle peut séduire tout à la fois un chercheur enragé de voies nouvelles ou un esthète à la Ruskin. C’est évident au premier coup d’oeil.

Ces deux exploits pourraient constituer le point final de la saison d'alpinisme : la valeur de ces premières à la face nord de l'Eiger et à l’éperon Walker est en effet telle du point de vue de l'histoire et de la technique de l'alpinisme qu’il paraît difficile, au moins pour l'instant, d’imaginer qu’on puisse aller plus loin.

Sans préjuger des récits plus complets qui pourront être faites par les intéressés, nous complétons ces observations d’ordre général par deux brèves notes techniques que nous avons eu la chance de pouvoir recueillir de la bouche même des vainqueurs aussitôt après leur ascension.

Guido Tonella (Rivista Mensile du CAI Octobre 1938)

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Oups !... Loin de démentir les propos de son ami journaliste, Cassin les confirmera  : « Nous avons lutté avec ardeur pour donner à l'Italie, et au sport fasciste, une victoire dont il ne m'appartient pas de souligner l'importance, spécialement parce qu'elle fut remportée sur le versant étranger d'une des plus hautes et majestueuses cimes de nos Alpes occidentales, très connue internationalement. »

Les deux hommes resteront très liés. Comme en témoigne ces photos prises en 1980 :

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De gauche à droite : Anderl Heckmair, Guido Tonella, Riccardo Cassin en 1980

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En 1983, j'ai interrogé mon ami Cassin sur ses rapports avec le régime fasciste de l'époque, et avec l'idéologie mussolinienne. Voici sa réponse :

Valmadreda la 14 décembre 1983

Cher ami

 

Je n'ai aucun problème pour dire que les régimes totalitaires ont donné une impulsion particulière au sport et nous le voyons encore aujourd'hui.
En effet, durant les années de dictature fasciste en Italie, il n'y avait pas de sponsorisation comme aujourd'hui dans toutes les disciplines et dans tous les états du monde. Mais le sport de premier plan a été aidé. En fait, même l’alpinisme, et nous avons été aidés. On nous payait une partie de nos frais. Cela dit, toutes les déclarations qui me sont attribuées sont le fait de journalistes du régime.
Je te confirme que je suis fier de mon pays et heureux d'avoir honoré l’alpinisme italien avec mes modestes entreprises.
Je tiens à ajouter qu’en 1940, quand le régime fasciste s’est uni à l'Allemagne d'Hitler pour combattre le monde entier, je me suis révolté et comme moi, de nombreux amis alpinistes et des sportifs en général. Je suis passé activement dans la résistance dans laquelle j’ai été blessé et décoré de la Croix de guerre des partisans
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Je
pense avoir répondu à ta demande, et t’adresse un salut très cordial.


Riccardo Cassin


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Dans un prochain post, je vous parlerai d'Anderl Heckmair, avec là encore des documents importants.