Cette question a été posée au moment du drame, ou plutôt après l'échec du sauvetage. Elle se pose encore aujourd'hui si j'en juge par les commentaires qui m'arrivent sur le blog. Alors, pour alimenter ce débat, toujours ouvert, j'ai retrouvé un article paru le 8 janvier 1957 dans Paris Presse l'Intransigeant qui a interrogé 16 personnalités (de l'époque). Pour ceux d'entre vous qui ne les (re)connaîtraient pas toutes, j'ai mis un lien hypertexte vers Wikipedia. Voici leurs avis. Je vous laisse apprécier les réponses...

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Fallait-il risquer la vie de huit hommes pour sauver deux mourants ?

(Paris Presse l’Intransigeant 08/01/1957)

 

« Partir ou ne pas partir pose un choix cruel pour les sauveteurs. Mais ce cas de conscience ne doit pas permettre de douter de la valeur et de l'esprit de sacrifice de ces hommes qui n'ont pas à être critiqués », a déclaré, hier à Briançon, Maurice Herzog.

« Fallait-il risquer la vie de huit hommes pour sauver deux mourants ? » Nous avons posé, à seize personnalités, cette question qui résume le « cas de conscience » de Chamonix. Voici leurs réponses recueillies par Paul Oiannoli

 

Pierre MAC ORLAN :

« II est très difficile de répondre à votre question. D'un côté, il y a la raison froide et mathématique, les proportions. De l'autre se trouve la raison sentimentale, et la raison sentimentale est très importante. Il est cruel de choisir. »

 

Maurice BAQUET :

« La question ne se pose même pas. Il faudrait être parti avant même d'avoir songé à y répondre. Quelles que soient les circonstances, huit hommes doivent toujours faire l'impossible pour en sauver deux ou même un seul. »

 

Paul GUTH :

« En général, on devrait toujours risquer les vies de plusieurs hommes pour sauver deux mourants. Cependant, dans ce cas très particulier, Vincendon et Henry ressemblent à des équilibristes qui travaillent sans filet. Le danger forme une part de l'héroïsme de ces alpinistes. Ils doivent donc accepter les risques de mort. Ceux qui s'engagent dans des tentatives de ce genre devraient être considérés comme partis pour des expéditions dans des contrées très lointaines, la ou l'on ne pourrait rien tenter pour les sauver. »

 

Georges CARPENTIER :

« Il fallait tout tenter, même si ce n'était pas raisonnable, même si c'était une folie. Ces deux hommes ont risqué leur vie pour quelque chose de difficile et de noble. Risquer pour les sauver, c'était rendre hommage à leur courage et à leur cran. »

 

Roland DORGELÈS :

« Le devoir était de tout risquer. Dans toutes les guerres on a vu d'innombrables soldats s'exposer à être tués pour ramener un camarade mort, c'est, à mes yeux un devoir sacré. »

 

Marcel AYMÉ :

« II fallait tenter ou pas, mais après avoir évalué les risques. »

 

Henri-Georges CLOUZOT :

« II faut éviter de laisser faire des expéditions dangereuses à des gens qui ne sont pas assez expérimentés pour les mener à bien. »

 

Bertrand Flornoy :

« Je réponds en explorateur. Si nous partions dix et que deux d'entre nous soient en danger, les huit autres risqueraient tout pour les sauver. Il est affreux de se dire que deux hommes peuvent être sauvés de la mort et que l'on ne le tente pas. Il est admirable d'avoir essayé. »

 

CHRISTIAN-JAQUE :

« II faut toujours « risquer » pour sauver des hommes en péril de mort, mais risquer intelligemment. Il faut tout tenter si c'est possible, mais non pas si c'est impossible. La vie de huit hommes vaut plus que la vie de deux, de deux imprudents. Les sauveteurs ont eu raison d'essayer de sauver Vincendon et Henry, et ils ont eu raison de savoir renoncer. »

 

Germaine BEAUMONT :

« L'instinct est de sauver d'abord et de réfléchir ensuite. Cela dépasse le jugement et le bon sens. Ces huit hommes ne se sont pas risqués en escouade, mais successivement. Leur décision a été individuelle et non pas collective. Chacun espérait pour lui le miracle que le précédent n'avait pas pu accomplir. Leur geste est huit fois plus beau. »

 

Georges Duhamel :

« Je suis heureux de penser qu'il s'est trouvé en France des hommes au grand cœur pour entreprendre cette action désespérée et désespérante. C’est réconfortant. »

 

Professeur MONDOR :

« Au moment où j'ai entendu l'annonce du renoncement, j'ai éprouvé un douloureux pincement au cœur. Il est tragique d'entendre dire que l'on renonce à secourir deux personnes en danger. C'est prodigieusement cruel à apprendre. »

 

Le colonel des pompiers :

« Je suis originaire de la Haute-Savoie et il m'est impossible de répondre. Je ne me sens, d'autre part, pas qualifié pour le faire. »

 

Me Maurice GARÇON :

« Certainement pas. »

 

Monseigneur MAILLET:

« J'ai tenté l'ascension du mont Blanc lorsque j'étais jeune. Je peux donc parler en connaissance de cause. L'alpinisme est un des hauts lieux de l'humanité. Ceux qui en font sont nobles. Il faut donc voler à leur secours dès qu'ils appellent. Cela fait un peu partie du sauvetage de l'humanité. Pour l'honneur de l'humanité, il fallait donc tenter ce sauvetage. »

 

L'abbé PIERRE :

« II faut considérer deux aspects. Sur le plan humain et social, c'est-à-dire sur le plan de la communauté» j'estime qu'il ne fallait pas tenter ce sauvetage. Sur le plan de l'homme de la foi, l'impossible doit être fait pour secourir un corps et une âme. J'estime que le goût du risque, s'il a sa noblesse, devient criminel dans ses conséquences sociales : il entraîne des gens dans des cas de conscience tragiques. Je considère, enfin, que le gout du risque « gratuit » est une dérobade aux véritables devoirs. »

 

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Deux jours plus tard, le Canard enchaîné réagissait :

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LE PARIS STUPIDE

(Canard enchainé 09/01/1957)

 

Un cas de conscience. "Fallait-il risquer la vie de huit hommes pour sauver deux mourants?" demande "Paris-Presse" à un certain nombre de personnalités. La question est faite pour torturer les consciences. Aussi le naïf Paul Guth prend-il prudemment la tangente :

"Ceux, dit-il, qui s'engagent dans des tentatives de ce genre devraient être considérés comme partis pour des expéditions dans des contrées très lointaines, là où l'on ne pourrait rien tenter pour les sauver."

Ainsi M. Paul Guth pourrait-il dormir en toute innocence, et sur ses deux oreilles.

 

Dimanche soir, M. Saint-Graniais commente — si l’on peut dire — le drame du mont Blanc…

"Avec l'argent dépensé, on aurait pu construire des dizaines de logements"... Et avec l'argent que donne la R.T.V. à M. Saint-Graniais, combien de sourds pourraient être munis de sonotones !