Je reviens sur cet extrait du communiqué de la Compagnie des guides (publié en 1957) que j’ai mis hier en ligne sur le blog : « …ceux qui, par esprit de vanité, entreprennent des courses au-dessus de leurs possibilités et de leur compétence […] font bon marché des risques auxquels ils exposent les sauveteurs dont ils escomptent l’intervention. Nous estimons que Vin­cendon et Henry se sont placés volontairement dans cette situation exceptionnelle. […] On ne peut, même pour sauver deux hommes, exposer avec certitude la vie de 10 ou 15 sauveteurs »

Il me suggère deux commentaires :

- D'abord, on ne dénombre heureusement aucune victime parmi les « 10 ou 15 sauveteurs » dont la vie a failli être exposée « avec certitude ». Et pour cause, ces 10 ou 15 sauveteurs n'ont été dans cette affaire que virtuels. Seuls les moniteurs de l’EHM, les amis alpinistes de Vincendon et Henry, et Lionel Terray se sont mobilisés pour tenter quelque chose. Et aucun n’a jamais repris à son compte une telle condamnation. Tous ceux qui les ont connus peuvent en témoigner : Gilbert Chappaz, par exemple (comme ce mot lui va bien !) n’a jamais exprimé que des regrets pour n’avoir pas pu tenir sa promesse de revenir chercher les victimes après les avoir installées dans l’épave de l’hélicoptère (en réalité, il n’en a pas eu l’autorisation). Pas l’ombre d’une condamnation, ni même d’un reproche. Aujourd’hui encore, on entend ce genre de propos - hélas, et pas seulement pour la montagne - il en a été question récemment pour des spéléologues. Mais jamais dans la bouche de ceux qui partent au secours des autres. Par exemple, je peux témoigner pour avoir eu le privilège de participer avec eux à des opérations de secours, que les sauveteurs du PGHM, ne se livrent jamais à cette arithmétique obscène. D’une façon générale, ce sont ceux qui restent dans la vallée qui condamnent « ceux qui, par esprit de vanité, entreprennent des courses au-dessus de leurs possibilités ». Sans doute pour calmer leur (mauvaise) conscience.

- Mais admettons que Vincendon se soient rendus coupables. De quoi?... de vanité, par exemple. Admettons. Ils méritaient donc un châtiment. Normal, ils étaient coupables. Hé bien, la morale est sauve, puisqu’ils ont bien été condamnés. A la peine maximale. La peine de mort ? Non, la peine maximale : la peine d’agonie, jusqu’à ce que mort s’en suive.

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Peut-être qu’un jour, on finira par admettre que Vincendon et Henry, quelle que soit leur faute, l’ont payée. Et que les propos du porte-parole de la Compagnie des guides de Chamonix n’exprimaient pas ce que ressentaient au fond de leur cœur chacun des membres de la Compagnie (certains se sont désolidarisés publiquement). Ce réquisitoire était au mieux une maladresse, au pire l’expression d’un regret, celui d’avoir été dépassé par les évènements : les guides de la Compagnie n’étaient pas spécialistes de l’alpinisme hivernal, tant s’en faut ! Il n’y avait du reste pas beaucoup de spécialistes de l’alpinisme hivernal à Chamonix, à part le célèbre guide Armand Charlet, auteur de plusieurs hivernales de haute difficulté (Drus, Mont Blanc etc.)  qui s’est exprimé ainsi : « J’ai 60 ans, le cœur ne me permettrait plus de tels efforts, sans cela, je serais parti ». Et la Compagnie n’était pas organisée pour se mobiliser en plein hiver, la plupart de ses membres étant en activité, et le matériel leur manquait. Et ça, tout le monde pouvait le comprendre- pourrait le comprendre. Encore faudrait-il que ce soit dit un jour. Que la Compagnie des guides se démarque de ces propos qui ne lui font pas honneur. Et admette une fois pour toute que les victimes du « drame du Mont Blanc » n’ont pas été les guides, mais Vincendon et Henry.