Une histoire de collectionneur...
C'était en 1975. A l'époque où je faisais ma tournée du samedi matin, pas des bistrots, mais des libraires à la recherche de livres sur la montagne. Il y avait bien sûr la Libraire des Alpes, rue de Seine - elle y est toujours. Elle était dirigée à l'époque par son fondateur André Wahl. Un fin connaisseur de la bibliophilie alpine, dont les catalogues, une demie douzaine en tout, restent des modèles du genre, avec des raretés à faire rêver les collectionneurs les plus pourvus. Un monsieur qui, lorsqu'il vous avait en sympathie, vous conseillait d'acheter tel livre qu'il venait de rentrer. Le conseil n'était pas mercantile, mais amical, donc avisé.
Et puis il y avait Francis Roux-Devillas,  rue Bonaparte, juste à côté de la rue de Seine. Un libraire de la vieille école, très distingué, passionné lui aussi par les Alpes. Il habitait à Meudon la Forêt dans une superbe propriété héritée de son père. Une propriété avec un grand parc, et une curieuse maison. Belle, grande, ressemblant à celle de Saussure à Conches. Et pour cause : le père de Francis Roux-Devillas qui l'avait fait construire, avait demandé à ses enfants comment ils la voulaient. La réponse avait été unanime : "On veut une maison comme celle d'Horace Bénédict de Saussure". Authentique ! Comment les enfants Roux-Devillas avaient acquis le culte du savant genevois au point de souhaiter habiter une maison semblable à la sienne ? Sans doute avaient-ils eu l'occasion de la voir en famille, et de l'admirer. Toujours est-il que cette maison était bien une copie conforme, un peu réduite, de la maison du célèbre savant genevois. J'ai eu la chance de la visiter à plusieurs reprises, car après quelques années, Francis Roux-Devillas qui était assez âgé, m'avait pris en affection, et il me conviait régulièrement chez lui pour feuilleter les livres de sa collection personnelle. Il avait notamment constitué une remarquable collection de livres et de gravures sur le ski. Et, à la fin de sa vie, il s'est passionné pour les cartes postales - toujours sur le ski - après que je lui en ait donné l'idée... faisant de lui un concurrent redoutable, mais toujours amical. Il était également un éminent spécialiste de manuscrits, capable de déchiffrer les plus illisibles, et les fiches qu'il rédigeait étaient remarquables d'érudition.
Et puis, un jour de 1975... de retour de Londres où il avait eu la chance de passer à la librairie Edwards, juste au moment où elle sortait un fantastique catalogue de livres de montagne, il m'a présenté, avec un sourire entendu, le fruit de ses emplettes. Il y avait notamment deux pièces exceptionnelles : le jeu de l'oie d'Albert Smith. Et le Fellows. J'ai asséché toutes mes économies pour acheter le jeu de l'oie. En fait, je n'ai pas asséché mes économies, car je n'en avait pas : j'ai simplement fait un chèque qui a creusé encore un peut plus un découvert chronique... Et j'ai feuilleté le Fellows. LE FELLOWS... Un livre si rare que plusieurs spécialistes  (Brown et de Beer, Meckly, Legatt) ont recensé les exemplaires connus et ont publié les résultats de leurs recherches : une vingtaine d'ouvrages localisés. Un livre édité à titre privé par Charles Fellows, auteur de la 18ème ascension du Mont Blanc (en 1827 avec son compatriote britannique Benjamin Hawes). Un livre illustré d'une dizaine de gravures. Un livre dont quelques exemplaires ont été coloriés à l'époque. Un livre... un livre très désirable.
Je l'ai feuilleté... mais je ne pouvais pas faire un deuxième chèque. Et puis, quinze jours plus tard, j'ai réalisé qu'une occasion comme celle-là ne se représenterait pas, et je suis revenu voir Francis Roux-Devillas, décidé à faire un nouveau chèque, quitte à m'en expliquer avec mon banquier. Hélas... c'était trop tard ! Entretemps, un autre client était passé à la librairie, et avait acheté le livre... Damned ! Évidemment, le libraire ne m'a pas livré le nom de ce collectionneur certainement plus fortuné que moi. Je ne l'ai découvert que... 35 ans plus tard ! A l'occasion de la vente de la collection du docteur Bernard Blanc (le mois dernier). Quelle collection ! Il y avait un Fellows. Et pas n'importe lequel. A l'intérieur, il y avait une lettre du libraire Roux-Devillas, datée de 1975, ainsi libellée :"Cher monsieur, je viens d'acquérir une pièce exceptionnelle que je vous propose en premier"... De fait, c'est bien une pièce exceptionnelle. A mon avis, le plus beau livre d'ascension au Mont Blanc. Regardez plutôt :

Le frontispice, avec un envoi à J.D.H. Browne, auteur lui aussi d'une ascension au Mont Blanc et d'un livre magnifique : "Ten scenes in the last ascent of Mont Blanc" (1853)

Fellows_01

L'itinéraire :


Fellows_02

C'était la première fois que des ascensionnistes empruntaient le Corridor et le Mur de la Côte. Cette gravure, comme d'autres de ce livre sera grossièrement copiée dix ans plus tard par le "Saturday magazine", qui, dans un long article consacré à l'ascension du Mont Blanc, citera longuement d'autres auteurs (Auldjo, Barry etc.) mais pas Fellows. La preuve, la gravure ci-dessous ressemble étrangement à celle ci-dessus, non ?

Fellows_02_A1_185


Ascending a cliff :

Fellows_07


Et entre celle ci-dessus et celle ci-dessous, il n'y a pas un petit air de ressemblance ?...


Fellows_07_A1_184

Et maintenant, la suite de l'ascension du Mont Blanc par Charles Fellows et son copain Hawes :
Passage au-dessous de l'Aiguille du Midi

Fellows_04


Frequent appearance of the ice with bridges of snow :
Fellows_05



Arriving at the Grands Mulets
Fellows_06


Difficult pass of a crevice:
Fellows_08

Descending the steep snows

Fellows_09

Descending a cliff :

Fellows_10