Mon article sur "Maurice Herzog corrigé par Gaston Rébuffat" a suscité un intérêt auquel je ne m'attendais pas  : près de 2000 visites sur mon blog en une seule journée ! Et de nombreux commentaires sur la toile. Dont un me reprochant d'avoir voulu faire le buzz. Mais l'affaire n'est pas nouvelle. Elle remonte à 1981, date de la sortie du fameux livre "Les grandes conquêtes de l'Himalaya" par Maurice Herzog. La revue La montagne du Club Alpin Français m'ayant demandé de le rubriquer pour sa "Revue des livres", j'ai demandé si j'avais toute liberté d'expression. On m'a dit que oui. Je savais que le sujet était sensible. Alors, j'ai imaginé de faire la critique du livre sous forme d'un dialogue. Une façon de présenter deux points de vue contradictoires. L'un admiratif, l'autre dubitatif. C'était la première fois, je crois, que la statue du "héros de l'Annapurna" était publiquement ébranlée, qui plus est, dans une revue du CAF. L'évènement n'a pas manqué de provoquer des réactions nombreuses - enthousiastes (quelques-unes) ou indignées (la majorité).

Voici l'article de la revue La montagne (juillet 1981)

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 En voici le texte
 

Moi : Avez-vous lu le dernier livre de Maurice Herzog : Les grandes aventures de l'Himalaya?

Lui: Bof...

Moi : C'est l'album de la série télévisée Herzog-Costelle programmée en mai dernier sur TF 1.

Lui: Non, c'est simplement le même titre, car le texte n'a rien à voir, et contrairement aux séries précédentes. Costelle n'a pas signé le livre. Ils se sont en quelque sorte partagé le travail : Costelle s'est occupé du film et Herzog du livre.

Moi : J'ai été bouleversé par le témoignage de ce grand alpiniste.

Lui: Oh! N’exagérez rien, votre «grand alpiniste manque un peu de sang-froid lorsque après trente ans il verse encore des larmes en évoquant: «Le bon docteur Oudot...».

Moi : Mais enfin, vous ne respectez rien; Herzog est quand même le plus grand alpiniste de sa génération. C'est lui, le premier qui a hissé le drapeau français à 8 000 m d'altitude : regardez cette photo à la page 25: «Maurice Herzog au sommet de l'Annapurna (8075 m) le 3 juin 1950»; quelle épopée!..

Lui: Allez, chantez La Marseillaise pendant que vous y êtes!.. La collectivité française ne doit rien à Maurice Herzog. Elle a financé cette expédition, elle lui en a donné le commandement, elle l'a accueilli en héros à son retour, lui a offert la présidence du Club Alpin Français, nommé ministre, élu député, promu P.D.G., envoyé siéger au Comité International Olympique, etc. Les autres membres de l'expédition n'ont pas été aussi gâtés et pourtant leurs références en matière d'alpinisme n'avaient rien à envier à celles de votre «grand alpiniste». A propos, comment Herzog a-t-il fait pour se prendre lui-même en photo?

Moi : Pourquoi me posez-vous cette question?

Lui: Parce que la fameuse photo de la page 25 est portée par erreur au crédit de Maurice Herzog, tout comme celle de la page 33. En réalité, la photo du sommet a été prise par son compagnon de cordée.

Moi: Ah! oui, c'est exact ils étaient deux au sommet, mais je n'arrive jamais à me souvenir du nom de l'autre, Herzog en parle pourtant dans son livre.

Lui: C'est Louis Lachenal, sans doute l'un des meilleurs alpinistes de sa génération; quant à la photo de la page 33, elle est de Gaston Rébuffat.

Moi : C'est vrai, Rébuffat faisait également partie de l'expédition, mais je ne l'ai pas vu dans le film de Costelle. Il est pourtant l'un des seuls survivants avec Marcel Ichac? Peut-être n'est-il pas d'accord avec Herzog?..

Lui: Sait-on jamais...

Moi : La jeunesse d'aujourd'hui aurait sans doute moins d'angoisses métaphysiques si elle avait encore sous les yeux des exemples de courage et d'héroïsme comme celui d'Herzog. Vous avez beau jeu de piétiner l'histoire, mais à force de tout détruire, les jeunes n'ont plus aucun idéal, ils sont désemparés; il leur faut des héros, pour rêver. A ce propos, je n'ai pas apprécié l'article de Télérama (9 mai 81 ), je trouve stupides et bien confuses les considérations de l'auteur sur ses héros «d'élevage» et «de garenne». Au reste, il est toujours facile de s'ériger en censeur et de donner des leçons de morale à ceux qui ont eu au moins le mérite de rapporter à la France de belles victoires.

Lui: De grâce, ne recommencez pas vos métaphores guerrières: Maurice Herzog s'est gelé les mains parce qu'il a perdu ses gants et qu'il n'a pas pensé à utiliser la paire de chaussettes dont il disposait dans son sac. Au Mont Blanc, on aurait simplement parlé d'imprudence, en Himalaya, l'imprudence engendre parfois de l'héroïsme.

Moi: L'Annapurna n'a pas la même altitude que le Mont Blanc !

Lui: Soit, mais la différence entre le Mont Blanc et l'Annapurna n'était pas seulement une question d'altitude. Car vous savez bien que l'altitude ne constitue pas toujours la difficulté essentielle. Les alpinistes qui choisissent d'escalader le Mont Blanc le font à leurs frais; ceux qui sont allés à l'Annapurna étaient envoyés par la France, voilà une autre différence.

Moi: Qu'y-a-t-il de répréhensible à cela?

Lui: Il était normal que la France qui avait payé attende une contrepartie. Cette contrepartie, c'était simplement ce que vous appelez «une belle victoire française».

Moi: Mais c'était une victoire française !

Lui: ... et ses artisans des héros, particulièrement ceux qui avaient perdu quelques phalanges dans la bataille...

Moi : Vous n'avez pas honte! La pudeur la plus élémentaire devrait vous interdire de colporter des jeux de mots d'un aussi mauvais goût!...

Lui: Pourquoi parlez-vous de pudeur; Herzog lui-même en manque singulièrement lorsqu'il publie dans son propre livre (page 42) la photo de ses mains en lambeaux. Pour émouvoir les foules, il se livre à une exhibition de mauvais aloi.

Moi : Mais tout cela a réellement existé, pourquoi cacher la vérité?

Lui: Peut-être avez-vous raison et après tout Herzog est bien libre d'élever lui-même un monument à la gloire de ses propres exploits, fût-ce à la télévision mais cette démarche qui consiste à «restituer l'histoire de ces hommes d'exception et montrer ce qu'ils furent: des héros», me paraît malsaine.

Moi: Herzog n'a jamais écrit une chose pareille!..

Lui: Si, regardez, sur la 4" page de couverture, à côté de sa photo.

Moi : Il ne parlait pas de lui...

Lui: Sans doute... c'est l'image même qu'il donne de l'alpinisme : «Aventures inouïes, exploits, drames, épopées... paris sur l'impossible — actes d'héroïsme les plus fous... tragédies les plus bouleversantes... pour vaincre les plus hauts sommets de la planète restitués «avec toute la puissance dramatique» que je n'aime pas. Pensez-vous que cette litanie inspirée des manchettes de certains quotidiens à sensation, que cette dizaine de locutions apocalyptiques contenues dans moins d'une trentaine de lignes corresponde réellement à la véritable nature de l'alpinisme? Je suis persuadé que les alpinistes dans leur immense majorité cherchent et trouvent une autre forme de bonheur dans la conquête de ces sommets, au demeurant bien pacifiques, qu'une poignée de héros prétendent avoir vaincus. En alpinisme comme en amour, je préfère entendre parler de conquêtes plutôt que de victoires...

Moi : Mais ce livre est destiné au grand public pas à des spécialistes.

Lui: Précisément, il n'en est que plus néfaste: l'audience de Maurice Herzog est telle que son livre risque de creuser davantage le fossé entre les alpinistes qui, dans leur grande majorité ne sont pas des surhommes et le grand public généralement persuadé que les alpinistes sont des héros. L'occasion aurait été bonne de donner une autre image de l'alpinisme à la fois moins héroïque et plus conforme à la réalité. En vous écoutant évoquer la conquête de l'Annapurna je pense à cette citation de Berthold Brecht: «Malheur au peuple qui a besoin de héros!»...

Moi: Mais Herzog ne prétend pas faire une histoire de l'himalayisme; il l'explique lui-même : «J'ai donné la préférence aux histoires les plus poignantes, aux aventures les plus bouleversantes, à celles qui m'ont le plus frappé par la noblesse des hommes et l'intensité dramatique des événements.»

Lui: Vous avez raison, mais alors pourquoi n'a-t-il pas laissé les gens s'exprimer eux-mêmes? Welzenbach, Buhl, Bonatti, Messner, etc., ont déjà raconté leurs propres aventures et j'aurais préféré relire leur récit plutôt qu'une retranscription aux allures de réincarnation.

Moi : Pourquoi parlez-vous de réincarnation?

Lui: C'est Herzog qui en parle : «Dans les pages suivantes, je me suis efforcé de m'incarner dans ces conquérants dont les actions suscitent admiration et respect. Le privilège de la pensée, tel un prodige, permet d'établir un lien magique entre un héros disparu et un homme de ce monde. Le charisme franchit l'espace-temps à sa guise et apporte aujourd’hui un témoignage du passé soudainement redevenu vivant et actuel.» Déjà, au retour de l'expédition de 1950, il avait incarné ses compagnons d'expédition, cette fois, il a élargi l'entreprise à tous les grands noms de l'himalayisme; peut-être un jour ira-t-il jusqu'à s'incarner dans ses propres lecteurs...

Yves BALLU

 

La réaction de Gaston Rébuffat après la parution de cet article :

 File364 "Enfin un article qui pose des questions – et il y en aurait bien d’autres – aussi bien sur le déroulement que sur l’esprit de cette expédition. Jusqu’à présent – à commencer par « Annapurna 1er 8000 », il n’y a eu que des récits officiels, autorisés avec bénédiction ou après censure du Comité de l’Himalaya ; récits assez cocardiers, parfois inexacts, oubliant certaines choses, en négligeant d’autres, et utilisant des formules creuses et fausses, personnalisant la montagne, du genre « La déesse Annapurna qui attendait ses victimes »"

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"Au sommet de l'Annapurna, iles étaient deux. Ils se sont photographiés l'un l'autre. Et tandis qu'Herzog en conférence et avec son livre faisait de grands discours sur l'esprit d'équipe et sur l'amitié de la cordée, la photo de Lachenal au sommet de l'Annapurna restait au fond des tiroirs du Comité de l'Himalaya, tandis que celle représentant Herzog était tirée à des milliers d'exemplaires, publiée dans ses livres, généreusement distribuée. C'est seulement quand Lachenal mourra, que dans son livre - revu et corrigé par Gérard Herzog - sa photo sera publiée.

L'article de Ballu, non seulement est exact,  mais il est bien au-dessous de la vérité et de la réalité."