François Labande me cite dans « Traces écrites », récemment publié chez Guérin. Un livre de mémoire – alpinisme, écriture, écologie- agrémentée, selon son éditeur d’un « vaste et profond travail de réflexion ». C’est précisément au détour d’une de ces profondes réflexions, que je suis mis en cause.

 De quoi s’agit-il ? De l’Annapurna, de Lucien Devies, et des « Carnets du vertige » de Louis Lachenal « avec des textes originaux inédits » publiés quarante ans plus tard. Jusque-là, rien de bien nouveau. « Puis vint le livre d’Yves Ballu consacré à Gaston Rébuffat », poursuit François Labande qui note « des faits avérés » concernant Lucien Devies : « son rôle dans l’organisation de l’expédition, l’épisode de la signature du « contrat d’obéissance au chef » et du renoncement à toute publication personnelle dans les cinq années suivant le retour ». Et qui déplore « l’étude de la personnalité de Devies ».

Bon… Une première erreur : il n’y a jamais eu de « contrat d’obéissance au chef », mais une prestation de serment. Pas grave, juste de quoi rappeler à l’ordre un auteur qui appelle de ses vœux « la rigueur qui sied aux historiens ». J’ajoute que cette prestation de serment a mis mal à l’aise plusieurs membres de l’expédition, particulièrement Gaston Rébuffat qui a évoqué dans son journal : « Dépersonnalisation, légère nazification ». Une appréciation que j’ai citée dans sa biographie, même si, à mon avis, sa brutalité – et son injustice – fait plus de tort à son auteur qu’à celui qu’elle met injustement en cause. Mais en tant que biographe, il ne m’appartenait pas de censurer, ni même de juger.

Quant à « l’étude de la personnalité de Devies »... j’ai pensé qu’elle ne me concernait pas, puisque je n’ai à aucun moment évoqué la personnalité de Lucien Devies  dans la biographie de Gaston Rébuffat (à propos, une nouvelle mouture plus complète parait chez Hoëbeke dans 15 jours). La seule fois où j’ai évoqué la personnalité de Lucien Devies, c’était dans l’Encyclopédie de la montagne (Editions Atlas 1975). L’article commençait ainsi : « DEVIES Lucien Alpiniste français (Paris 1910) dont la carrière alpine, tant sur le terrain qu'à la tête des organisations montagnardes françaises, a toujours été au plus haut niveau », et se terminait ainsi : « La marque de Lucien Dévies dans l'alpinisme français est considérable non seulement par la durée exceptionnelle de ses responsabilités à la tête des principales organisations, mais surtout par l'envergure de sa personnalité et par le cheminement exemplaire de cet alpiniste complet qui, après s'être distingué aux « premières lignes », a été, au « gouvernement » de l'alpinisme français, l'apôtre, l'instrument d'une nette élévation, c'est-à-dire d'une affirmation. »

Devies

Lucien Devies en 1980 à Chamonix (photo YB)

Donc, je ne pensais pas avoir quoi que ce soit à me reprocher concernant « l’étude de la personnalité de Devies ». Erreur ! Une deuxième salve m’est adressée quelques lignes plus loin. A propos de la question récurrente : « Herzog et Lachenal n'auraient pas atteint le sommet de l’Annapurna, ce fameux 3 juin 1950, et toute cette belle histoire n'aurait été que mensonges organisés, avec Big Brother à la manœuvre ». Là encore, je ne me suis dit que ça n’était pas pour moi, car si, comme romancier, j’ai en effet imaginé un mensonge d’Etat qui m’apparaissait comme un bon ressort dramatique (comme d’autres ont imaginé que le Christ avait une descendance), en tant qu’historien, je n’ai jamais posé cette question, pour la bonne raison que je ne dispose d’aucune information particulière sur le sujet. Nouvelle erreur !! « Big brother » c’était pour moi. Si, si… Je cite : « Pourquoi donc Yves Ballu s'est-il permis d'utiliser cette version de la non-conquête de l'Annapurna dans son dernier roman, mêlant allègrement le vrai et le peut-être tout-à-fait-faux, créant un personnage peu sympathique, à la tête d'une fédération montagnarde, clairement inspiré par Lucien Devies ? »

Cette fois, plus de doute, l’arme de François Labande était bien pointée sur moi.

Plus que la colère – l’injustice me met hors de moi- c’est la stupéfaction qui m’a renversé. Comment peut-on être assez crétin ou malhonnête pour écrire une telle absurdité ! J’ai eu l’occasion d’expliquer le casting de mon roman « La conjuration du Namche Barwa » dans cette interview en ligne sur i-trekking. Concernant Lucien Devies, voilà ce que j’ai dit : « le président Devies n’a rien à voir avec le personnage du président Laurier, une création totale. » De fait, si les autres personnages (Terray, Lachenal, Herzog et Rébuffat) sont au moins partiellement inspirés des personnages réels, j’ai fait en sorte qu’aucun rapprochement ne puisse être fait entre le président Laurier– un personnage en effet peu sympathique dont j’avais besoin pour faire fonctionner mon intrigue – avec le président Lucien Devies pour qui j’ai toujours eu la plus grande admiration. J’ai donc créé une sorte de négatif du président Devies. Physiquement : Laurier est petit, le cheveu rare, sans élégance. Moralement surtout : il est intrigant, sans scrupules, et mène une vie dissolue. Pour dissiper toute ambiguité, j’ai même imaginé une scène où les deux sont en présence. C’est dans les salons du CAF. Le président Laurier salue le rôle de son prédécesseur Devies dans l’organisation de l’expédition à l’Annapurna : « C’est vous qui l’avez voulue et organisée avec une maitrise et une abnégation qui, à quinze ans de distance, suscitent l’admiration ». (Le terme d’abnégation m’a été suggéré par un membre de la famille Devies à qui j’avais soumis mon manuscrit).  Toujours dans mon roman, le président Laurier a compris, je cite, que « jamais il n’aurait la réputation de son prédécesseur, ni son allure. Encore moins son palmarès d’alpiniste » (pages 40 et 41).

Alors, comment un lecteur intelligent et honnête peut-il prétendre que le président Laurier est « clairement inspiré par Lucien Devies » ? Quand on a lu « La conjuration du Namche Barwa », autant on peut s’amuser à retrouver certains traits de caractère entre plusieurs personnages réels et fictifs, autant la comparaison entre Laurier et Devies apparait immédiatement désobligeante – limite obscène - pour Lucien Devies. Faire le rapprochement entre les deux est au mieux débile, au pire malhonnête. En tous les cas misérable.

Si vous avez un moment, François Labande, jetez donc un coup d’œil à cette interview. Vous y trouverez des explications sur le « making of » de « La conjuration du Namche Barwa » pour nourrir votre « vaste et profond travail de réflexion ».