J’ai reçu ce courriel sur mon blog :

J'ai lu avec attention votre ouvrage sur G.REBUFFAT, passionnant. Néanmoins j'aimerais savoir, de quelle façon tous les alpinistes dont vous parlez dans cet ouvrage ont pu échapper au service militaire ? au Service du Travail Obligatoire ? - au Maquis ? Visiblement personne ne semble avoir été inquiété, cela me semble quelque peu bizarre, si vous me permettez.

 Voici ma réponse :

Permettez-moi de faire d’abord une distinction entre ces différents engagements. Si beaucoup de Français ont eu la chance d’échapper au STO, personne ne peut leur reprocher ! Ce serait plutôt à leur honneur que d’avoir réussi à échapper à cette réquisition pour éviter de participer à l’effort de guerre allemand. Pour le maquis, là encore, il est difficile de dire qu’on y a « échappé ». C’était un engagement volontaire, que certains ont décidé, dans certaines circonstances et dans certaines régions précises. Gaston Rébuffat n’a pas effectué de service militaire, car il s’est engagé à Jeunesse et Montagne, un mouvement créé en 1940 pour regrouper en moyenne et haute montagne d’abord des jeunes aviateurs démobilisés, en danger d'aller moralement à la dérive, puis des jeunes intéressés par la montagne. L’objectif étant de leur proposer une vie rude mais saine pour les endurcir, et en faire des combattants potentiels aguerris. Pendant une brève période (quelques semaines de septembre 1944), Gaston Rébuffat a participé à des opérations de surveillance et de protection de la frontière franco-italienne au sein d’une unité de SES (Section d’Eclaireurs Skieurs).

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Dans le même registre, cette critique parue dans Montagne Magazine :

 

Gaston Rébuffat, la montagne pour amie

On peut lire ce « Gaston » d'Yves Ballu de deux manières : en savourant cet éloge de la montagne et de l'alpinisme comme le panorama que l'on découvre depuis un sommet, ou en amateur d'histoires, voire d'histoire. Et si la première manière permet de revisiter l'illustre carrière du plus jeune guide de France, la seconde déçoit par les zones d'ombre que l'auteur ne cherche même pas à affronter. Bref, Yves Ballu s'offre Rébuffat par la face sud, pas forcément la moins belle d'ailleurs, mais ne tente pas le versant nord encore vierge de tout itinéraire. Je m'explique : le jeune Marseillais impétueux incorpore Jeunesse et Montagne, un mouvement émanant de l'armée de l'air mais créé en juin 1940 (pas le meilleur millésime...) visant à confronter les jeunes à la montagne et « à former une jeunesse saine débarrassée de l'esprit de jouissance et de revendication et imprégnée de l'idéal du service et de l'esprit de sacrifice ». Dans les conditions d'admission, il faut entre autres ne pas appartenir à la race juive, détail longtemps omis mais que précise Ballu. Sauf que rien d'autre, dans ces 300 pages, ne vient éclairer le lecteur sur les pensées politiques de Rébuffat dans cette période éminemment cruciale, comme si les montagnards vivaient dans une bulle, comme s'il ne fallait pas ternir la beauté de la montagne par des réalités plus terrestres. Ce parti pris de l'auteur est tout à fait respectable, l'historien laisse du coup planer un doute sur l'état d'esprit de Rébuffat durant ces années. Comme le précise Olivier Hoibian dans son travail intitulé Jeunesse et Montagne, fleuron de la révolution nationale ou foyer de dissidence: « Jeunesse et Montagne illustre donc le glissement progressif d'un mouvement de jeunesse, de l'idéal initial constitué par le projet de Révolution nationale à celui de la dissidence et à la préparation active de lutte de libération. Cette évolution ne s'opère qu'à partir du moment où la véritable nature du projet politique de Vichy, celui d'une France intégrée à la Nouvelle Europe et collaborant activement avec les puissances de l'Axe, se dévoile aux yeux de tous et où la croyance dans la souveraineté de la France montre ses limites. » Si, à partir de l'automne 1942, des cadres de Jeunesse et Montagne intègrent l'organisation de résistance armée, il aura fallu attendre que l'armée allemande envahisse la prétendue zone libre. Et que faisait Gaston Rébuffat dans ce tourbillon de l'histoire? A priori, il grimpait...

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Cette critique des montagnards qui « vivaient dans une bulle », n’est pas nouvelle. Avant de laisser Lionel Terray répondre, je préciserai simplement que :

-          Le « détail » concernant le prospectus de Jeunesse et Montagne interdisant l’admission à « la race juive » n’a pas été précisé par Yves Ballu, mais révélé. Je crois en effet, que personne n’avait précédemment signalé ce point, qui fait d’ailleurs l’objet d’un article sur ce blog.

-          Concernant  « les pensées politiques de Rébuffat » et son « état d’esprit », je ne les ai pas abordées dans cette biographie, car je n’ai découvert le prospectus de Jeunesse et Montagne qu’après sa mort. Je n’ai donc pas eu l’occasion de lui en parler. Je n’ai par ailleurs trouvé aucune information, aucun écrit, aucune déclaration, aucune prise de position de Gaston Rébuffat à ce sujet. Tout juste une évocation par Lionel Terray (citée plus bas). Je n’avais donc rien à en dire, sauf à me livrer à des supputations, interprétations ou hypothèses sans rapport direct avec des faits avérés. En tant qu’historien, j’évite ce genre de chose. Il convient cependant d'éviter les amalgames. Autant certains alpinistes - et pas des moindres - se sont exprimés pour manifester leur accord parfois enthousiaste avec l'idéologie dominante (Riccardo Cassin avec le régime faciste), ou se sont laissés récupérer par le régime (Heckmair et ses compagnons félicités par Hitler après leur succès à la face nord de l'Eiger), autant, aucun de ces alpinistes français qui "vivaient dans leur bulle" n'ont manifesté la moindre sympathie pour le régime de Vichy. Ce qu'on pourrait reprocher aux jeunes recrues de Jeunesse et Montagne – Rébuffat, Lachenal, Terray et bien d’autres – c'est de n'avoir pas prêté une grande attention à cette sinistre ligne du prospectus. Pour autant, Jeunesse et Montagne n’a jamais été un mouvement antisémite (voir l’article sur ce blog). Pas plus que les alpinistes qui « vivaient dans une bulle ».

-     On peut aussi leur reprocher de n'avoir pas pris les armes pour s'enroler dans le maquis. C'est à ce reproche que répond Lionel Terray, avec une honnêteté et une dignité qui me paraissent exemplaires.

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Voici donc un témoignage direct. Celui de Lionel Terray, extrait de « Les conquérants de l’inutile » :

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Aujourd'hui, je me demande pourquoi je n'ai pas participé plus activement à la première phase de la Libération. Les raisons me semblent assez nombreuses, sans pour cela être très valables. En premier lieu, je n'avais pas de nécessité matérielle d'entrer dans la clandestinité. Etant cultivateur, dirigeant une exploitation productive, j'étais dispensé du travail obligatoire en Allemagne et de fait, à l'exception de un ou deux contrôles, je n'ai jamais été l'objet d'aucun service ni même d'aucune restriction dans ma liberté.

Par ailleurs, n'ayant jamais eu d'attaches avec aucun parti, je n'avais pas non plus de raison politique de jouer un rôle actif dans les maquis. Reste le fait que la résistance cherchait à combattre et à éliminer l'envahisseur allemand et qu'en tant que Français j'aurais dû m'y joindre plus activement. A leur début, les mouvements clandestins ne me semblèrent pas avoir d'autre but que de permettre aux réfugiés politiques et aux jeunes gens appelés pour le service obligatoire en Allemagne d'échapper à un destin peu enviable. Pendant cette première période, j'ai eu l'impression de faire amplement mon devoir en ravitaillant les maquis et plus encore en abritant à mon domicile plusieurs garçons compromis. Lorsque le rôle militaire de la résistance commença à m'apparaître, j'avoue que je fus rebuté par l'ambiance de complot dans laquelle se déroulait le combat clandestin et aussi par les rivalités de personnes et de partis qui séparaient les différents mouvements.

Il est probable que je me serais joint avec enthousiasme à une insurrection à visage découvert et j'ai montré par la suite que j'en étais capable; mais, rien ne me contraignant à la clandestinité, je n'ai jamais pu me résoudre à m'y plonger de plein gré. Toutefois, j'avais assuré à plusieurs des chefs résistants, dont quelques-uns avaient des responsabilités dépassant le cadre local, qu'ils pouvaient compter sur moi le jour où le combat passerait à la forme insurrectionnelle.

J'avoue en outre qu'étant très absorbé par l'exploitation de ma ferme et quelque peu obnubilé par ma passion de la montagne, je ne réalisais pas du tout que la résistance pouvait jouer un rôle important dans la libération de la France. Je poursuivais aveuglément la voie que je m'étais tracée sans beaucoup me soucier des destinées du pays.

[…] Comme beaucoup d'alpinistes parisiens, entre autres Pierre Allain et René Ferlet, Maurice Herzog s'était réfugié dans la haute vallée de l'Arve. Il sollicita un commandement correspondant à son grade de lieutenant de réserve. Mais, comme il n'était pas un résistant de longue date, il fut assez fraîchement reçu par les chefs de l'A. S. Vexé, bien que n'ayant aucune attache avec le parti communiste, il se tourna vers le groupe- ment F. T. P. Celui-ci manquant de cadres, Herzog fut reçu à bras ouverts et on en fit un capitaine. Presque tous les alpinistes non chamoniards s'engagèrent dans la Compagnie Herzog, à l'exception de Rebuffat qui, après avoir figuré dans ses rangs pendant quelques jours, jugea plus prudent et plus politique de ne pas se compromettre avec un groupement quelque peu affilié au parti communiste et rejoignit le groupe A. S.