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Pardon aux lecteurs de ce blog qui me reprochent amicalement mon manque d'assiduité...  J'ai négligé de les informer de la parution de mon dernier livre. Une nouvelle biographie de Gaston Rébuffat "Gaston Rébuffat, la montagne pour amie" paru aux éditions Hoebeke. Sans images, autre que la couverture, ce livre de texte est beaucoup plus complet que celui de 1996, qui était illustré magnifiquement avec des photos de Tairraz, Ollive et Ichac. J'ai revisité mes archives et mes notes, et j'ai retrouvé pas mal de choses intéressantes pour compléter le texte de 1996. Et puis, comme il n'y a pas d'images, le livre est meilleur marché...

J'ai déjà eu l'occasion d'en parler sur France Inter avec Jean Lebrun ("La marche de l'histoire") et aussi sur France Info avec Régis Picard ("Les aventuriers") et sur France Bleu Isère avec Michèle Caron ("Portraits d'Isère"). Pour (ré)écouter l'une de ces émissions, il vous suffit de cliquer sur le lien correspondant.

Je vais également en parler avec Jean-Michel Asselin et Laurent Pascal dans l'émission "Passion montagne" qui sera diffusée samedi prochain 10/09 sur France Bleu Isère et France Bleu Pays de Savoie entre 12h et 12h30.

Je serai le 29 octobre à la Librairie des Alpes (rue de Seine à Paris) pour une séance de dédicace, avec, en principe, une petite conférence à la clé.

En guise de mise en bouche, voici l'introduction de cette biographie sinon définitive, du moins enrichie...

Gaston Rébuffat, nom propre et singulier de la montagne.

 

Gaston Rébuffat a d’abord été pour moi une signature. Celle d’ « Etoiles en tempêtes». Puis une silhouette, celle de « Entre terre et ciel ». Enfin une voix, celle du conférencier de « Connaissance du monde », avec son phrasé tranquille, parlant devant plusieurs milliers de personnes sur le ton de la confidence. Et puis, je l’ai rencontré à l’occasion d’une interview. J’étais très impressionné : Gaston Rébuffat… un mythe vivant ! C’était dans les années soixante-dix. Il m’a d’abord reçu dans son chalet de la Dye à Chamonix. De fait, le personnage était en tout point ressemblant au modèle : sous la tignasse en broussaille, des yeux vifs sans arrogance, un visage allongé, légèrement de biais, un menton saillant, une peau tannée de baroudeur. Il lui arrivait de sourire, ses traits se déformaient alors dans une expression qui semblait contrarier leur agencement naturel. La voix n’avait pas la profondeur du baryton. Sans doute l’aurait-il aimée d’une tessiture plus grave. Il parlait avec la justesse et l’application du premier de la classe récitant une leçon parfaitement apprise. Avec des mots simples qui avaient la force de l’évidence.

Je crois que ce qui nous a immédiatement rapprochés, c’est que nous nous sommes découvert une passion commune : nous étions tous les deux collectionneurs. Il avait une superbe bibliothèque, avec des éditions rares, des grands classiques – Saussure, Whymper, Mummery - des albums du dix-neuvième siècle sur Chamonix et le Mont blanc. Il avait aussi des gravures, des tableaux, des manuscrits…  Ma collection d’alors était plus modeste que la sienne, mais tout de même, j’étais en mesure d’apprécier la rareté d’une édition originale de Saussure ou l’intérêt d’une aquarelle de Samivel. Il m’a proposé d’échanger une affiche qu’il avait en double contre un tableau du Cervin qui lui plaisait. C’était le premier d’une longue série…

Nous avons aussi parlé montagne - évidemment. Au fil de nos entretiens, j’ai pu mesurer l’intérêt qu’il portait aux jeunes alpinistes – un intérêt empreint d’affection et de curiosité J’ai également constaté combien sa conception de la montagne était incroyablement moderne. Christophe Profit que je lui ai présenté est tombé sous le charme.

Et puis il y a eu la terrible maladie ; ce cancer qui, avant de le foudroyer, lui a imposé des traitements de plus en plus lourds le contraignant à des séjours prolongés dans son appartement parisien. Il avait du temps. Nos rencontres se sont multipliées. Elles se sont également enrichies de longues discussions sur des sujets qui lui tenaient à cœur et qui me passionnaient. Il a aimé « Les alpinistes »[1]. Il me l’a dit simplement. Il a également apprécié la critique d’un livre de Maurice Herzog[2], que j’avais signée dans la revue « La montagne » de juillet 1981[3]. Et il m’a raconté son Annapurna - longuement. J’ai compris qu’il s’agissait pour lui d’un sujet grave et essentiel. Il en parlait sur le ton d’un homme meurtri, exaspéré. Il m’a encouragé à poursuivre et approfondir mon travail d’historien. Pour cela, il m’a livré des informations, certaines exclusives. Je notais tout. Parfois, lorsqu’il jugeait que c’était important, il écrivait lui-même, sous mes yeux, ou il me donnait des notes de courses, brouillons, « considérations », afin que son témoignage lui survive d’une manière incontestable. Ce qu’il me confiait, je le devais à l’histoire. J’en ai pris conscience au fil de nos entretiens.

Après sa mort, Françoise son épouse qui savait combien nous étions proches, m’a demandé d’écrire sa biographie. Sans doute aurait-elle pu s’en charger elle-même. Elle m’a d’ailleurs écrit de très belles lignes sur celui avec qui elle avait tant partagé. Mais elle souhaitait situer la vie de Gaston dans l’histoire. J’ai accepté parce qu’elle s’est engagée à m’aider. Sans elle, sans ce « goutte-à-goutte » qu’elle m’a instillé au rythme de nos innombrables entretiens, il m’aurait manqué des éléments essentiels sur la vie de Gaston Rébuffat, sur sa personnalité, sur ses amis, sur son caractère… et sur mille et une anecdotes qui permettent de rendre sa part d’humanité à un personnage qui, déjà, était entré dans la légende. Sur les conseils de Françoise, j’ai aussi parlé de Gaston avec nombre de ceux qui l’ont connu, et pour certains partagé sa vie  – amis, clients, collègues : Maurice Baquet, Bernard Pierre, Paul Habran, Georges Livanos, Robert Gabriel, Paul Payot, Roger Frison Roche, Raymond Lambert, Loulou Boulaz, André Condeveau, Lucien Péramon, l’abbé Ceinturier, Christian Mollier, Marcel Ichac, Marcel Schatz, Marianne Terray, Francis de Noyelle, Albert Blanchard etc. Leur témoignage m’a permis d’enrichir, parfois de compléter, les informations dont j’avais besoin pour retracer l’histoire de cet homme dont le destin exceptionnel a été nourri par une personnalité profondément humaine, donc complexe.

Pour un historien, la biographie est un art difficile, peut-être l’un des plus difficiles qui soit. Raconter sans prendre parti, expliquer sans juger, témoigner sans trahir, mettre en lumière sans mettre à nu… Je l’ai fait avec le plus grand respect pour la vérité des faits – en particulier certaines prises de position ou opinions parfois tranchées-  en les exposant sans arrangements ni interprétations. Je me suis en outre efforcé de le faire avec tout le discernement qui convenait, ne retenant que ce qui me semblait présenter un intérêt au regard de l’histoire. Biographe de Gaston Rébuffat, je n’ai pas vocation à être un thuriféraire, pas davantage un porte-parole. Il n’a besoin ni de l’un, ni de l’autre. Et il n’aurait supporté ni l’un ni l’autre.

Lorsqu’en 1996 est paru « Gaston Rébuffat, une vie pour la montagne » - un livre illustré, faisant la part belle aux superbes photos de Robert Gabriel, Georges Tairraz et Marcel Ichac - ceux qui l’avaient connu ont reconnu Gaston Rébuffat[4]. Les autres, plus jeunes, sont un peu comme monsieur Jourdain : ils grimpent Rébuffat, comme monsieur Jourdan dit la prose. Aujourd’hui encore, ils se reconnaissent dans sa vision de la montagne plus proche de leur pratique, celle des sports de glisse – ludique, apaisée, fraternelle, élégante, complice de la nature -  que celle désormais révolue d’un sport de combat où l’alpiniste-héros s’attaquait à « L’Alpe homicide », tel un toréador, d’autant plus admirable que le taureau était féroce. Si Gaston Rébuffat n’a pas inventé l’alpinisme moderne, il a certainement contribué à le révéler en proposant d’en finir avec l’héroïsme pour cultiver l’hédonisme. Et il a trouvé les mots pour le dire.

Cette nouvelle biographie s’adresse plus largement aux générations qui, n’ayant pas connu Gaston Rébuffat, se reconnaitront dans la sensibilité de ce guide poète avant-gardiste.

 

Yves BALLU avril 2011



[1] « Les alpinistes », d’abord publié aux éditions Arthaud en 1982, puis réédité par les éditions Glénat (1997)

[2] « Les grandes aventures de l’Himalaya » Editions J.C. Lattès 1981

[3] « Enfin un article qui pose des questions – et il y en aurait bien d’autres – aussi bien sur le déroulement que sur l’esprit de cette expédition. Jusqu’à présent – à commencer par « Annapurna 1er 8000 », il n’y a eu que des récits officiels, autorisés avec bénédiction ou après censure du Comité de l’Himalaya ; récits assez cocardiers, parfois inexacts, oubliant certaines choses, en négligeant d’autres, et utilisant des formules creuses et fausses, personnalisant la montagne, du genre « La déesse Annapurna qui attendait ses victimes. L’article non seulement est exact, mais il est bien au-dessous de la vérité et de la réalité »

[4] « Comme l’a fait Maurice, je peux dire que « j’ai reconnu Gaston », puisque c’est moi qui vous l’ai infiltré goutte à goutte. Ce dont je vous suis reconnaissante, c’est d’avoir si bien assimilé ce goutte à goutte et vous en être servi à bon escient et avec brio ». (Françoise Rébuffat 1996) *Maurice Baquet.