25 septembre 2012

Lettre à Yves Ballu sur la « vraie » histoire de la conquête de l’Annapurna (Juin 1950)

Avec l'accord de Yves Ballu, et l'espoir qu'elle suscite réactions et commentaires, je soumets la lettre jointe aux lecteurs du blog. Je veux préciser que l'intention n'est pas de "déboulonner" un héros ou de tailler en pièces un mythe national. Ils ont eu et ils garderont leur fonction dans notre histoire de l'après-guerre. La seule ambition est de tenter, avant qu'il ne soit trop tard, d'établir la vérité historique sur les faits et, en passant, de rendre la place qui leur revient aux autres héros de l'aventure, Louis Lachenal en tête.

Le 25 Septembre 2012

Cher Yves Ballu,

Je n'ai pas d'informations particulières sur le sujet (sauf une, peut-être, sur le Dr Oudot) mais je me suis posé un certain nombre de questions à l'examen des documents et témoignages que vous-même et Félicité avez rendus publics ou m'avez remis en mémoire. Je serais heureux d'avoir vos commentaires sur ces questions.

1) La photo du mythe (la série de photos « du sommet » que vous présentez)

- La météo apparente

sur ces photos se caractérise par un vent peut-être fort mais qui ne souffle certainement pas en tempête (voir la position des fanions ou les plis de la combinaison de M. Herzog, voir aussi l'absence de tourbillons de neige). Les nuages sont élevés et des éclaircies sont visibles (soleil et ombres portées sur certaines des photos de la séquence). Pourquoi, dans ces conditions, n'avoir pas attendu le sommet pour prendre des photos incontestables? M. Herzog parle, je crois, de conditions météos qui n'auraient pas autorisé la prise de photos (mais, en même temps, il dit y être demeuré un certain temps, après même que L. Lachenal ait entamé sa descente...). Il faudrait alors admettre que le temps au sommet était bouché et que les éclaircies sont arrivées à la descente. Dans toutes mes expériences d'alpiniste, modeste certes mais observateur, le mauvais temps monte de la vallée et atteint le sommet en dernier. Or le temps à la descente était bouché, toutes les relations le confirment. Conclusion: la photo du mythe a été prise à la montée, peut-être en voyant arriver le mauvais temps et peut-être aussi pour établir la conquête avant le demi-tour.

-Les gants:

dans toute la série de « photos de la victoire » que vous présentez, M. Herzog arbore les fanions à mains nues, semble-t-il (mais la qualité médiocre des photos ne me permet pas de l'affirmer. Un expert pourrait le faire, sans doute et peut-être avez-vous votre idée là-dessus?). Je comprends tout à fait la nécessité d'enlever les gants pour aller fouiller au fond du sac à la recherche des petits fanions mais pourquoi ne pas les avoir remis pour la séquence de poses qui a dû prendre un certain temps? Dans une de ses relations de la perte des gants, M. Herzog évoque le désir de "remettre de l'ordre" dans son équipement (lunettes, bonnet...) pour expliquer qu'il les ait enlevés. Cela semble très peu crédible (je crois d'ailleurs qu'il a, d’autres fois, modifié ou abandonné cette explication).  Il faut une très bonne raison pour enlever les gants dans ces conditions extrêmes. D'où ma conclusion que la perte des gants se situe plutôt au moment de la prise des photos de la "victoire". Mais alors, pourquoi ne pas l'avoir dit? Mon explication est d'ordre logique ou plutôt d'ordre psychologique: M. Herzog - consciemment ou non - n'a pas voulu mélanger la séquence héroïque (le sommet) avec la séquence calamiteuse (la descente en enfer). Peut-être en avez-vous une autre?

- La photo de Paris Match.

Elle est largement "arrangée" (colorisation...) mais pourquoi diable avoir utilisé le négatif "à l'envers". La mise en page aurait pu se faire aussi bien avec la photo "à l'endroit".

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-La photo de couverture du livre:

Le "bidonnage" touche là les traces de neige emportée par le vent qui accréditent la relation de la tempête.

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2) Le contexte (relations avec les membres de l'équipe).

- M. Herzog

était, avant l'expédition, un excellent montagnard et un bon camarade apprécié des Chamoniards qui, s'ils ne sont pas impressionnés par les diplômes et les carrières, n'y sont pas hostiles à priori surtout quand les qualités techniques d'alpiniste sont là. Le "désamour" qui a suivi l'expédition (celui de Gaston Rébuffat mais aussi de tous les autres) s'explique largement par les conditions de l'expédition (exigence de l'engagement écrit, aspect "campagne militaire", errance dans la recherche du Daulaghiri...) puis par le pathos auto-glorificateur subséquent et la paranoïa grandissante de M. Herzog... L'exemple le plus connu est l'oubli systématique de Louis Lachenal, sur lequel vous fournissez des documents frappants. Il y en a un autre, moins connu, que je souhaite vous signaler. Il concerne le Dr Oudot, médecin de l'expédition. Mon père l'a bien connu (ils étaient camarades d'internat peu avant la guerre). Il nous en a toujours parlé comme d'un professionnel parfaitement compétent auquel, sans aucun doute, les deux "vainqueurs" de l'Annapurna doivent d'être restés en vie. Alors, pourquoi avoir mis en scène l'épisode héroico-comique des asticots jaillissant des plaies, au risque de jeter le doute sur les capacités du médecin de l'expédition, sans expliquer (autant que je m'en souvienne mais ma mémoire peut me faire défaut) que, faute d'antiseptiques, Oudot, qui ne disposait pas de l'environnement pour amputer, n'avait pas de meilleur moyen pour éviter la gangrène que d'y laisser ces larves dont on connaissait depuis longtemps les vertus de nettoyeurs de plaies...

-Louis Lachenal

était le seul, en dehors du "héros" à connaître la vérité. Je crois, moi aussi, qu'en bon montagnard il a dû s'engager envers M. Herzog à ne jamais révéler le secret, si secret il y a, afin de lui éviter la fin d'ascension suicidaire. Pour un bon montagnard et surtout pour un guide, préserver la vie vaut toutes les victoires et toutes les "compromissions". Je pense donc qu'on ne trouverait, dans ses archives personnelles, aucune trace de cet engagement de fin de course. Avez-vous des indications, néanmoins, sur l'état d'esprit de Louis Lachenal après l'expédition et le contenu des "révélation" qui lui ont valu les menaces préventives que vous avez documentées?

Je suis personnellement un peu surpris par sa fin dans une crevasse de la vallée blanche, improbable (bien que toujours possible) pour le montagnard chevronné qu'il était. Montrait-il, à votre connaissance, des signes de comportement dépressif dans la période 1950 / 1955 (Félicité en fait état) ?  Si oui, cela fait peut-être une deuxième mort que l'on peut mettre au "crédit" du Secret...

Bon, j'ai été déjà bien bavard... J'espère que vous aurez la patience de me lire jusqu'au bout et l'amabilité d'apporter quelques éléments de réponse à mes hypothèses et interrogations.

Bien cordialement,

M. Billard

Posté par Yves Ballu à 13:18 - Commentaires [7] - Permalien [#]
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Commentaires sur Lettre à Yves Ballu sur la « vraie » histoire de la conquête de l’Annapurna (Juin 1950)

    photo truquée

    je suis étonné comme vous par la photo de la revue en anglais. Effectivement "on" a ajouté un effet de vent sur la neige mais cela va beaucoup plus loin qu'une photographie inversée : en comparant avec Paris-Mach, Mr. Herzog a doublé de volume - piqué par une guêpe ? - publicité pour le bibendum de Michelin ? en tout cas son visage a également doublé de volume, il est méconnaissable. la main qui tient le piolet est amputée (déjà !) de deux doigts. sur Match il a
    bien 4 doigts et un pouce. la pique et la panne du piolets sont sans contours - le manche n'est
    pas rond mais carré comme une lambourde.
    De toutes ces constatations, il semble évident que la photo inversée est celle de la revue anglaise. Qu'en pensez-vous ?
    bien cordialement
    jipé

    Posté par jipé, 25 septembre 2012 à 14:37 | | Répondre
  • Photos truquées

    Non, ami JPé, la photo anglaise est évidemment grossièrement truquée. Ce qui est d'autant plus choquant qu'il ne s'agit pas d'une photo de presse, mais bien de la couverture du livre de Maurice Herzog.
    Par contre, elle n'est pas inversée. C'est celle de Paris Match qui est inversée.
    Pour s'en convaincre, se reporter à la série complète des photos originales que j'ai publiées sur ce blog.
    Pourquoi cette inversion ?
    Un mystère de plus.

    Posté par Yves BALLU, 25 septembre 2012 à 22:39 | | Répondre
  • Rectificatif : photo inversée + peinture

    Il sera bien que Maurice Herzog fasse une autre déclaration de son vivant sur ce qui s'est passé :
    - soit répéter ce qui a été dit jusque là (entre autre parce que ça peut être la vérité),
    - soit nous apprendre du nouveau (soit nuancer ce qui été écrit, soit peut être nier le succès (dans ce cas ça ne justifiera pas des débordements de ses détracteurs... Il ne le fera pas pour leur jubilation, mais pour apporter la vérité à tous). Dans les deux cas : ce sera interessant).

    Mais MH est libre de faire ce qu'il veut.
    Le climat actuel n'est probablement pas propice à des déclarations et il est peut être affecté par la polémique actuelle (mettez vous à sa place)...

    J'ai fait une lecture rapide de la lettre, et je me suis arrêté avant la fin. Je ne sais pas si elle est susceptible de donner envie à MH de répondre...

    Sur quelques points :

    La photo de Paris Match
    il devait falloir que le logo de Paris Match soit en haut a gauche, donc vu le cadrage de la photo : on la retourne pour mettre le sujet à droite ! Ca donne peut etre plus envie de tourner la page et lire la suite...

    La "photo" de couverture du livre en anglais
    est ce que le terme photo est approprié ? Ne serait ce pas plutôt une illustration peinte... Pour une couverture de livre on cherche à ce que ce soit une belle illustration qui fasse de l'effet, qui soit évocatrice de l'histoire racontée...

    Les gants
    personnellement quand je dois me saisir de mon matériel photo : je quitte mes gants, et la plupart du temps : même s'il fait très froid, qu'il y a du vent : je ne les remet pas parce qu'ils me gênent. Et sur mes auto-portrait sur des sommets : je n'ai pas de gants (ou bien si je passe mon appareil à qqun pour qu'il me photographie)...

    Guillaume
    (Photographe de montagne...)

    Posté par Guill, 26 septembre 2012 à 19:14 | | Répondre
  • "photo" du livre en anglais

    Guillaume émet un hypothèse intéressante sur la justification de l'inversion du cliché paru dans Paris Match. Je suis également d'accord lorsqu'il dit : " Pour une couverture de livre on cherche à ce que ce soit une belle illustration qui fasse de l'effet, qui soit évocatrice de l'histoire racontée..." et pourtant, c'est tout le contraire qui est réalisé pour la couverture du livre en anglais. Faites un CLIC sur la photo pour l'agrandir, ce qui permet de mieux observer ce gros personnage au visage bouffi qui ne reflète absolument pas la somme d'efforts fournis pendant toute l'expédition. Puis faites un CLIC sur le photo de Paris Match : le visage est émacié, l'homme est maigre et parait plus grand, plus sportif, plus élégant. Nous sommes là dans la réalité : après des mois d'attente, puis d'efforts soutenus, une alimentation ni variée, ni abondante, l'oxygène raréfié et une fatigue extrême, il est peu concevable et encore moins crédible de voir un vainqueur de "8000" aussi rondouillard sur la couverture de ce livre. On peut s'étonner que personne -l'auteur et/ou l'éditeur - ne se soit opposé à publier cette mascarade du plus mauvais goût.

    Jean-Pierre, (alpiniste et amateur de belles illustrations et photographies de montagne).

    Posté par jipé, 27 septembre 2012 à 01:26 | | Répondre
  • Photo inversée Paris Match

    La réponse est évidente : tous les Paris Match ont le logo à gauche. Il ne fallait pas que le fanion bleu blanc rouge soit caché par le logo.
    Donc, on a inversé la photo.
    Pourquoi se gêner ???

    Posté par Yves BALLU, 29 septembre 2012 à 17:11 | | Répondre
  • Photo inversée Paris Match

    Autre avantage – médiatique –, qu’un professionnel de l’image m’a fait remarquer, à avoir inversé la célèbre photo, colorisée : le drapeau français s’y retrouve à l’endroit… Cocorico !

    Posté par Olivier Vanhamme, 03 octobre 2012 à 18:30 | | Répondre
  • Merci pour ces commentaires qui font avancer le débat...
    Pour Guill: bien sûr, ce serait passionnant de recueillir les réactions de M. Herzog. Malheureusement, au regard de ses commentaires sur le livre "un héros" tels que Félicité les rapporte, il ne semble plus en mesure de commenter quoi que ce soit. Les seuls documents qui, éventuellement, pourraient apporter un peu de lumière seraient les archives personnelles de Louis Lachenal. Existent_elles? Si oui, sont-elles accessibles?
    Pour Guillaume: je partage votre opinion sur les gants, d'où ma conviction que c'est au moment de la prise des photos que MH a perdu les siens. Il n'y avait plus, par la suite de raisons plausibles de les enlever.
    En conclusion (provisoire) personne ne semble contester que la série de photos de "la victoire" a été prise à la montée. Mais l'ascension s'est_elle prolongée jusqu'au sommet, le mauvais temps rattrapant la cordée à ce moment là? C'est possible mais le dialogue dramatique (et sans doutes véridique) entre Lachenal et Herzog au cours de la montée me semble marquer le point où, voyant arriver le mauvais temps, le guide chamoniard a réussi à convaincre son compagnon de faire demi_tour moyennant la séance de photos et l'engagement de ne jamais avouer...
    M. Billard

    Posté par Michel Billard, 05 octobre 2012 à 15:43 | | Répondre
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