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Silvano Gheser était le compagnon de Walter Bonatti lors de la dramatique ascension hivernale du Mont Blanc, à Noël 1956, au terme de laquelle Vincendon et Henry qui s’étaient joints à eux pour l’ascension de l’éperon de la Brenva, devaient trouver la mort après une interminable agonie. J’ai enquêté pendant deux ans avant d’écrire « Naufrage au Mont Blanc » (Editions Glénat), et, à cette occasion, j’ai rencontré Silvano chez lui. C’était en 1998, et il était dans un état physique et intellectuel exceptionnel, ce qui ne semble malheureusement plus être le cas aujourd’hui. C’est pourquoi je pense que son témoignage, écrit de sa main (sur un papier de listing informatique !...) il y a près de 15 ans, intéressera ceux qui cherchent à savoir ce qui s’est réellement passé entre les deux cordées : leur rencontre la veille de l’ascension au col de la Fourche, la soirée du lundi 24 décembre 1956 au refuge de la Fourche, l’ascension de l’éperon de la Brenva  le mardi 25, la tempête qui a stoppé la progression de quatre alpinistes, le sauvetage de Vincendon et Henry, mercredi matin, par Bonatti qui est redescendu les prendre sur sa corde. La progression jusqu’au col de la Brenva, puis la séparation des deux cordées… Des différences importantes existent entre les récits de Bonatti et celui de Gheser. En particulier concernant la séparation entre les deux cordées. Une séparation que Bonatti réfute, affirmant que Vincendon et Henry étaient tantôt devant, tantôt derrière lui avant qu’il ne finisse par les perde de vue, tandis que Gheser évoque bien une séparation : « Je me détache de leur corde ». J’ajoute qu’en me racontant cet épisode, il me l’a mimé avec force gestes... en bon Italien.

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Voici dans une traduction française son récit magnifique de spontanéité et de naturel :

Noël sur le Mont Blanc

Depuis ma plus tendre enfance, ma grande passion pour la montagne m'a amené à beaucoup la fréquenter. Je suis né dans les Pré-Dolomites, où il est possible d'effectuer des excursions, même très importantes. Mais le vrai contact avec les parois rocheuses, je l'ai eu quand je suis devenu militaire, quand j'ai eu la possibilité de devenir militaire d'alpinisme et de ski, à l'Ecole Militaire Alpine d'Aoste en 1953.

Ainsi, pendant l'été j'étais instructeur de rocher et d'alpinisme aux Alpins de mon bataillon (E Dollo) et pendant l'hiver, je représentais avec d'autres camarades, les troupes alpines Italiennes dans les courses militaires nationales et internationales.

Durant l'automne de 1956, Walter Bonatti fut transféré de Bardonechia à Courmayeur. C'est ainsi que je l'ai rencontré et nous avons eu la possibilité de fréquenter ensemble des gymnases naturels. En décembre de la même année, il me proposa de faire la première ascension hivernale de la Poire, et j'ai accepté très volontiers. Quelques jours avant d'effectuer l'ascension, nous avons fait une brève reconnaissance au Bivouac de la Fourche, afin de voir comment se présentait la paroi, et à cette occasion, nous avons suivi les traces d'alpinistes vers l'éperon de la Brenva. Nous sommes partis de Courmayeur le matin du 24 décembre 1956, dans un autobus qui nous amena au départ du téléphérique, après être passés à l'hôtel Scoiatolo, pour informer l'ami Paneil qui y habitait, de notre intention de faire la Poire. Nous avons pris le téléphérique qui nous amena au refuge Torino. Le temps est très beau et froid, environ -20°C. A partir du refuge Torino, nous avons traversé le col Flambeaux, et nous sommes descendus sur la Vallée Blanche et ensuite nous avons remonté la pente de la Fourche. A moitié pente, nous avons rencontré deux alpinistes qui étaient en train de descendre. En nous saluant, nous apprenons qu'il s'agit du Français aspirant guide Alain Vincendon et de l'étudiant Belge François Henry, qui pensent rentrer à Chamonix, ayant vu quelques brumes à l'horizon, porteuses de mauvais temps. Avec le lever du soleil, le temps était revenu beau et limpide. Et entendant que nous montions au bivouac de la Fourche, ils décidèrent de nous suivre, avec l'idée que eux auraient grimpé à l'éperon de la Brenva.

Par ailleurs, ils montrèrent beaucoup d'intérêt et de satisfaction du fait d'avoir rencontré Bonatti. Nous sommes arrivé à midi au bivouac de la Fourche.

Nota : dans l'article dicté depuis mon lit d'hôpital, le journaliste a fait l'erreur d'écrire que nous avons rencontré Vincendon et Henry au retour de notre inspection de la Poire.

Et après avoir mangé quelque chose, tandis que Vincendon et Henry se reposaient, nous sommes partis en reconnaissance jusqu'au col More. Bonatti, en taillant une marche, casse le manche de son piolet. Et contrariés, nous pensons que nous devrons retourner à Courmayeur et renoncer à la voie de la Poire, car il était opportun de se munir d'un nouveau piolet. Nous retournons à la Fourche, c'est déjà la nuit. Ayant manifesté à Vincendon et Henry le désir de retourner à Courmayeur pour changer le piolet, très généreusement ils nous offrent un de leurs piolets. Bonatti remercie de tout cœur, parce qu'avec ce geste, ils nous ont permis de continuer notre entreprise à la Poire. En faisant l'inventaire du matériel dont nous aurons besoin, plus de la journée suivante, nous nous rendons compte du très bon équipement des alpinistes transalpins. Tandis que moi, j'aurais pu me lamenter de l'insuffisance de la protection des pieds qui consistait pour moi en une paire de chaussures en cuir et des guêtres qui m'avaient été prêtées par l'ami Ludovico Gruno. Le manque d'attention dans le choix d'une protection aussi importante me coûtera très cher : l'amputation de tous les doigts de pied.

Par ailleurs je fis l'erreur de prendre des chaussettes de coton plutôt qu'en laine (pourtant, ces choses, je les enseignais en tant qu'instructeur à mes alpins, mais l'enthousiasme et l'émotion d'affronter une telle entreprise firent passer en second le choix d'équipements appropriés). Nous avons dîné en échangeant nos provisions. Nous nous sommes allongés deux par deux sur le sol en bois du bivouac. Dans l'attente de nous lever à 2h du matin, le matin de Noël. Avant de nous endormir, nous avons parlé de montagne et il s'est instauré une sympathie réciproque, tant et si bien que Bonatti a invité Vincendon et Henry à former une cordée unique, tous pour la Poire. Eux furent enthousiastes d'une telle proposition. Mais dans la suite du discours, ils se sont souvenus qu'ils avaient une obligation à Chamonix et qu'il était donc plus opportun que chaque cordée s'en aille par sa propre voie.

Nota : En me référant à ton fax du 9 février, je te confirme ce qui suit : je ne me souviens plus bien comment a été la cassure du piolet, mais je suis vraiment très sûr qu'on ne pouvait plus s'en servir. Henry lui a offert le sien. Henry a escaladé la Brenva avec un piolet en deux morceaux.

Le matin suivant, 25 décembre 1956, nous sommes réveillés à 2h30. C'était une nuit merveilleuse avec les étoiles qui brillaient et un ciel limpide, un paysage fantastique, candide de neige, une telle nuit promettait une journée suivante magnifique. Nous étions tous quatre de très bonne humeur. Nous nous sommes nourris en échangeant une fois encore le peu d'aliments dont nous disposions. Nous ne pouvions pas imaginer que ce déjeuner là serait pour plusieurs jours, le dernier repas régulier.

Notre départ fut retardé par l'obscurité et nous avons donc dû attendre le lever de la lune. Ce retard eut des conséquences pour tous les quatre, étant donné que nous sommes arrivés tard au départ des deux voies. Au lever du soleil, environ 7h30, nous nous trouvions peu après le col Moore. Nous avions à peine salué les deux transalpins, et nous nous sommes rendus compte que de la Poire, descendaient des avalanches, causées probablement par la première chaleur du soleil. Ceci fut déterminant pour décider de renoncer à la Poire, et retourner en traversant un peu plus haut, pour rejoindre l'éperon de la Brenva. En une heure environ, nous avons rejoint et dépassé à environ 100 mètres sur le côté, Vincendon et Henry, lesquels suivirent nos traces. La neige était dure tandis que la pente était très raide. Vers midi nous sommes arrivés sur une pente très inclinée, à environ 4000 m d'altitude. Bonatti a commencé à faire des gradins et à mettre quelques pitons de sûreté, et malgré ce ralentissement de notre cordée, nous n'avions pas le moyen de voir les deux transalpins. En particulier vers les 2h de l'après-midi, dans une tour d'ombre où le froid était plus intense, je me trouvais à devoir m'arrêter plus que prévu sur un gradin de glace, avec le piolet planté dans la neige dure, pour assurer Bonatti qui me précédait ; j'eus la sensation de ne plus avoir de sensibilité aux doigts des deux pieds. A cause du froid intense, le piton que l'on mettait dans la glace, entrait pour une certaine partie, il fallait l'enfoncer plus pour le rendre sûr. Mais souvent la glace autour du piton se cassait et il fallait répéter la manoeuvre à un endroit différent. Quand je me déplaçais du gradin pour monter jusqu'à Bonatti, je me rendis compte que mes pieds et les chaussures de montagne étaient devenus deux morceaux de bois. Je grimpais aisément pendant 40 mètres, et ainsi nous avons continué jusqu'au coucher de soleil, 5h environ. Nous avons pensé à nous préparer au bivouac, en faisant une niche dans la neige ; et pendant que la lumière du jour nous abandonnait, nous avons entendu les appels de Vincendon et Henry, auxquels Bonatti a répondu en les invitant au calme et à se trouver un lieu protégé pour la nuit. Peu de temps après nous être installés dans la niche, un vent très fort se mit à hurler, et sont apparus les premiers flocons de neige. Ce qui nous a fait comprendre que nous étions au milieu d'une très forte tempête. Il faisait très froid. J'ôtais les chaussures et enfilais les jambes dans le pied d'éléphant d'un duvet qui arrivait aux cuisses, tandis que Bonatti s'est reposé dans la toile de bivouac qui le couvrait sur tout le corps, jusqu'au dessus de la tête. Je me souviens que ce fut une très longue nuit. Je contrôlais le temps sur ma montre phosphorescente dans l'espoir que les heures passent très vite. Tandis qu'entre deux contrôles, il n'était en fait passé tout au plus qu'une dizaine de minutes. Je me souviens qu'à un certain moment de la nuit, à cause de la tempête tellement intense, je demandais à Bonatti d'entrer avec le visage dans son sac, parce que la neige pulvérisée entrait dans les poumons. Et je me sentais suffoquer. La tourmente a continué durant toute la nuit.

Quand nous nous sommes levés, il était environ 9h du matin, et tout était couvert d'une épaisse couche de neige fraîche. Sur le glacier, il y avait un brouillard très dense. Et la tempête persistait. Nous avons mangé un peu de sucre et quelques noix. Nous avons lié ensemble deux cordes et Bonatti est descendu pour aider les transalpins à nous rejoindre sur notre position. Après 1h, nous nous sommes retrouvés tous les 4 ensembles. En une seule cordée, reprenant la voie qui conduit au col de la Brenva.

Ce fut une journée difficile ; nous avancions comme des aveugles étant donné le brouillard et la tempête qui persistait ; et aussi à cause du froid très intense. Malgré le peu de centaines de mètres qui nous séparaient du col de la Brenva, nous avons mis la journée entière, 26 décembre, pour rejoindre ce lieu. Il faut reconnaître à Bonatti un sens de l'orientation extraordinaire, qui lui permettait de contourner des séracs impressionnants, de rester lucide sur le lieu d'arrivée au col de la Brenva. Ce sont des moments que l'on n'oublie pas, comme celui du jour précédent où j'ai rejoint Bonatti : dans le morceau fait de gradins, se détacha dans le grand canal à notre droite, entre le col de la Brenva et le Mont Maudit, une énorme avalanche, et nous avons ressenti une petite partie du souffle épouvantable qui la précédait. Nous nous sommes regardés atterrés par la peur qu'elle nous balaie. La neige pulvérulente qu'elle avait provoquée, resta dans l'air pendant plusieurs heures.

Au col de la Brenva vers 16h, Bonatti enfila le Grand Corridor à pas rapides. Le brouillard et les nuages s'ouvrent, il arrête de neiger. Le vent impétueux continue et il est insupportable : c'est le moment le plus froid de toute notre présence sur le Mont Blanc. A un certain moment, je me vois dépassé en courant sur le côté droit par Vincendon, qui arrête Bonatti, et après lui avoir parlé, ils reviennent tous deux en arrière. Ils nous informent que de continuer sur le versant nord, est autrement dangereux parce que plein de séracs et de crevasses. Notre voie de salut passe par la cime du Mont Blanc. A ce point, Henry et Vincendon enlèvent leurs sacs des épaules, imités par moi-même. Mais Bonatti me reprend avec rigueur et me donne l'ordre de continuer car mêmes quelques minutes d'arrêt peuvent être déterminantes ; probablement lui seulement se rend compte de la situation gravissime dans laquelle nous nous trouvons. Puis peut être pensèrent-ils que les difficultés techniques étant passées, nous étions en sûreté. Voyant que nos amis français persistait dans l'arrêt en ouvrant les sacs à dos pour se nourrir, je remets le sac à dos et je me détache de leur corde afin de suivre Bonatti. Vincendon et Henry me font comprendre qu'ils vont nous suivre tout de suite. Mais nous ne les reverrons jamais plus.

Nous continuons vers la cime d'un pas décidé, sans sentir l'effet de l'altitude. Mais l'immobilité de nos amis nous préoccupe : pourquoi ne nous suivent-ils pas ? Cette question nous nous la poserons plusieurs fois en regardant derrière nous. Durant toutes ces années, et beaucoup l'année passée, en repensant à eux, je n'ai jamais trouvé la raison pour laquelle ils ne nous ont pas rejoint. Ce n'était pas par épuisement car je pense à Vincendon courant après Bonatti afin de l'arrêter alors qu'il partait vers le Grand Corridor. Je n'ai jamais compris non plus pourquoi ils avaient répété le tracé entrepris par Bonatti initialement, et puis stoppé de leur propre initiative. Peut être la réponse se trouve-t-elle dans une remarque que me fit Bonatti bien avant de commencer notre ascension. Il m'avait dit : "Et dire quel discours étranges ont fait au-delà de certaines altitudes, à cause de l'absence d'oxygénation !"'. Il faisait référence à lui-même. Et par conséquent, on fait aussi des choix étranges. Ces derniers temps j'ai appris par des amis français, que après que nous nous soyons laissés au col de la Brenva, Vincendon et Henry sont montés en diagonale au-dessus du rocher Rouge supérieur, pour arriver à la Petite Bosse, et raccourcir la voie qui passait par la cime et rejoindre le refuge Vallot. Mais arrivés à la cote 4600 environ en pleine nuit, ils ont dû affronter un bivouac impossible. Le jour suivant, aveuglés, ils descendirent au Grand Plateau, où ils furent trouvés par l'hélicoptère. La version précise, nous la connaîtrons quand nous nous rencontrerons sur la plus haute cime du royaume, et alors nous nous retrouverons dans les conditions maximales de joie.