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Mon cher Nicolas,

 Je découvre avec intérêt la préface que tu as écrite pour « Dico Vertigo » de Benard Germain aux éditions Guérin, particulièrement cet extrait concernant notre film "Christophe" :"Aujourd’hui, bien des années ont passé, et pourtant... pourtant je ne suis pas totalement en paix avec ce film. La musique ? Trop présente. Une facilité ! C’est de ma faute. Peur du silence, peur du « vide », c’est le cas de le dire. On met souvent trop de musique dans les films. Le scénario ? Cette séquence de pure fiction où Christophe fait une pause au milieu de la paroi pour écouter ses messages téléphoniques ? Trop lourde de sens, fatalement. Comme si ces messages se voulaient « le » message du film. Bien sûr, on est loin d’un film comme Free Solo, Oscar 2019 du meilleur documentaire, qui raconte les préparatifs et l’ascension par un certain Alex Honnold, avec des images à couper le souffle, d’une voie diabolique dans la paroi d’El Capitan, au cœur du Yosemite, film qui atteint des sommets d’efficacité mais aussi d’impudeur et de roublardise puisqu’il n’a de cesse d’entretenir l’appétit pulsionnel du spectateur sur l’air de Tombera ? Tombera pas ? On en est loin en effet, mais tout de même, pourquoi fallait-il que je souligne artificiellement les risques que Christophe Profit prenait en grimpant sans corde ? Les images d’escalade n’étaient-elles pas assez explicites ? Les spectateurs assez grands pour s’en apercevoir ? Hélas, la scène faisait partie de la commande et je n’ai pas osé, pas su m’y opposer. Dommage ! L’ennemi du cinéma, c’est le vouloir-dire. Quand celui-ci est trop manifeste, il devient encombrant, contre-productif. Les films doivent maintenir les questions ouvertes. Anéantir toute trace d’intention. Du reste, un film dit tou­jours autre chose - et d’autres choses - que ce que son auteur a dit, voulu dire ou cru avoir dit. Restent ces longs plans-séquences où Christophe est en train de grimper, la fissure de 45 mètres, le dièdre de 90 mètres, et là, je ne suis pas trop mécontent. Il n’y a pas d’artifice de montage, pas de faux rythme, pas de plans de coupe sur des détails qui viendraient accroître de façon cynique ou calculée le coefficient émotionnel du film."

Je suis désolé d’apprendre que tu n’es pas totalement en paix avec le film « Christophe » depuis près de 35 ans, à cause de moi.

A cause de moi.

Car même si tu as eu la délicatesse de ne pas citer mon nom, je suis bien la cause de tes tourments : « Cette séquence de pure fiction où Christophe fait une pause au milieu de la paroi pour écouter ses messages téléphoniques ? Trop lourde de sens, fatalement. Comme si ces messages se voulaient « le » message du film. » est en effet de moi. Et non seulement je l’assume, mais je la revendique. Au demeurant, je pourrais difficilement m'esquiver, car le générique du film me démasque, précisant en ouverture : « Sur une idée d’Yves Ballu ».

Avant d'aller plus loin, je tiens à préciser que contrairement à ce que tu affirmes : « Hélas, la scène faisait partie de la commande et je n’ai pas osé, pas su m’y opposer. Dommage ! », cette scène ne t’a évidemment été imposée par personne ! Ni par les sponsors de Christophe avec lesquels je n’ai jamais eu le moindre contact, ni par Jean-Pierre Bailly, le producteur qui me l’a confirmé (budget du film : 560 000 francs financés à hauteur de 100 000 francs par les sponsors, 50 000 francs par la télévision et 410 000 francs par la production), ni par feu Pierre-François Degeorges, animateur des Carnets de l’aventure sur Antenne 2 qui n’a jamais imposé quoi que ce soit à un réalisateur. Ceux qui l’ont connu pourront en témoigner. Alors ?...

Alors, souviens-toi… C’est l’inverse qui s’est passé. En tant que coscénariste, je t’ai proposé cette idée de cassette - une séquence de pure fiction, non pour "souligner artificiellement les risques que Christophe Profit prenait en grimpant sans corde" (quel rapport ??), mais pour humaniser cet exploit hallucinant en le situant dans une autre dimension : celle des autres.

J'ai suggéré de filmer Christophe en train de partir de chez lui. Son téléphone sonne. Il ne répond pas, trop concentré sur ses derniers préparatifs. Mais en partant, il se ravise et emporte la cassette sur laquelle sont enregistrés ses derniers messages (nous sommes en 1983...). Cette cassette a une valeur symbolique : elle représente les autres qu’il emmène avec lui et qui l’accompagneront au long de son ascension. Et lorsqu’il aura un moment de doute, il l’écoutera, renouant ainsi le contact avec ces autres qui comptent tant pour lui et qu’il a hâte de retrouver (je n’irai pas jusqu’à affirmer que c’est pour les retrouver plus rapidement qu’il n’a mis que 3h10 pour grimper la W des Drus !...). Malheureusement, tu as refusé de filmer Christophe emportant sa cassette. Du coup, mon « idée » amputée de moitié tombe un peu à plat. Dommage. Mais cela prouve au moins que tu as eu toute liberté pour faire ce que tu voulais, et que personne, pas même ton coscénariste ne t’a imposé quoi que ce soit !

Connaissant bien Christophe, et ayant eu le privilège de beaucoup échanger avec lui dans les premières années de sa fulgurante carrière alpine, je savais combien les autres comptaient (et comptent) dans sa vie, et particulièrement dans cette décision incroyable de refaire, sous l’œil des caméras, à une date convenue, avec une équipe de 12 personnes installées ( !) dans la paroi ouest des Drus, une ascension aussi engagée. Sais-tu que lors de sa première le 30 juin 1982, son père, Pierre Profit, a suivi à la jumelle depuis le Montenvers la progression de son rejeton ? Il n’était pas là par hasard. Il y était parce que Christophe avait souhaité qu’il y soit. Et la lettre qu’il m’a adressée : « L’alpinisme et la paternité » témoigne d’une façon bouleversante des liens qu’il entretenait avec son fils et de la confiance qu'il avait en lui.

Suggérer ce lien, ces liens, à travers un bref message, était-ce une façon « d’accroître de façon cynique ou calculée le coefficient émotionnel du film » ? Franchement, je ne le crois pas. C'était au contraire une façon de faire passer au spectateur "l'appétit pulsionnel du Tombera, Tombera pas". Au demeurant, le coefficient émotionnel du film était très largement assuré par la prestation de Christophe, sa gestuelle, sa respiration, ses imprécations parfois...

Ou bien, était-ce une façon d’éclairer la personnalité attachante de ce jeune homme qui avait tant besoin de retrouver les autres après s'en être momentanément éloigné ? Peut-être, après tout...

En toute amitié.

Yves

 

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 Voici la lettre que m'a adressée Pierre Profit :

"L’alpinisme et la paternité

Vivre en direct une escalade inédite et extrêmement dangereuse de son fils est une expérience rare. Tel a été le cas de l’escalade de la Directe Américaine des Drus en juillet 1982 par mon fils Christophe, en 3h10, en solitaire et sans assurance. J’ai suivi cette ascension à la jumelle militaire depuis le Montenvers.

Oserais-je dire que je n’ai pas éprouvé d’angoisse ni de crainte ? Etais-je anesthésié, blasé face à un phénomène que j’appréhendais d’autant mieux que je l’ai vu naitre et en ai accompagné le cheminement ? Etais-je sadique ou inconscient ?

Je ne crois pas aisé de communiquer mon sentiment. L’attitude d’un père face à la mort possible d’un enfant vécue en direct, bien en vie et qui veut vivre tout en sachant que le risque encouru est extrême, relève de plusieurs réactions psychologiques.

1-            La réaction du propriétaire de son enfant : je ne pense plus avoir cette mentalité, si tant est que je l’ai eue. Si Christophe mourait en montagne, en pleine action, je ne perdrais pas un « bien », mais un compagnon que j’ai mis au monde, dont j’ai soutenu les premiers pas, à qui j’ai présenté ma vision du monde, et devant qui je me suis finalement effacé. Car un père, une mère, bref, des parents, ne sont que les instruments d’une émergence humaine face au Dieu auquel nous croyons.

2-            La réaction de l’ami : celle-là est réelle, car perdre un ami, c’est savoir qu’on ne le reverra plus sur terre et ma peine serait grande car cet homme à qui j’ai donné beaucoup de moi-même, même si cela peut paraitre dérisoire, m’apporte beaucoup, même si mon accord ne se fait pas sur toutes ses actions.

Mais j’essaie de sublimer une réaction finalement très égoïste. Quelqu’un meure et vous laisse seul, désemparé. J’essaie de ne pas me laisser envahir par cette crainte, car la vie continue pour les autres. Et les vivants ont mutuellement besoin des vivants. Que les morts lucides, qui restent présents à mon esprit, et dont l’Esprit demeure éternel, soient le témoignage du courage et de la grandeur des hommes.

3-            La réaction de l’adulte face à l’adulte. Mon fils est un adulte qui a choisi sa forme de vie. Je pense lui avoir fait percevoir que toute action humaine n’a de valeur que si elle sert aux autres hommes, lui avoir fait cerner les obstacles qu’il rencontrera, lui avoir fait choisir les moyens pour les contourner, lui avoir fait sentir la nécessité de l’humilité.

Je crois qu’il l’a compris et que son attitude apparemment insolente ne doit pas nous faire peur.

Sa mort, comme la nôtre du reste, souhaitons-le, sera le terme d’une vie qu’il a choisie, qu’il aime et qu’il pensera avoir bien remplie. Comme nous, il la souhaite la plus tardive possible.

Peut-on rêver mieux ?

Mais on peut rêver en frémissant."

Pierre Profit le 28/03/84

 

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