Maurice Herzog a-t-il encore besoin de ces thuriféraires qui célèbrent ad nauseum le culte du « héros de l’Annapurna » ? Après le livre récent de Greiling « Annapurna 1950, un exploit français sous le feu de la cancel culture », et l’article de Prieur « Annapurna, la conjuration du cinquantenaire » (paru dans la revue Cimes 2015 du GHM), évoquant « conspirations », « cabales », « conjurations », la question se pose. Qui reste-t-il à convaincre ? Personne ou presque. Maurice Herzog reste et restera pour les générations à venir celui qui, au prix d’un engagement héroïque, a rapporté une belle victoire à la France. Mais il reste encore quelques hérétiques qui refusent de communier à l’eucharistie annapurnienne. Des complotistes, des renégats, des « destructeurs de l’Annapurna », des membres de la cancel culture (« avec ses relents de wokisme »), réfractaires à l’héroïsation, qu’il faut clouer au piloris ! J’en fais partie, et à ce titre, j’ai eu droit aux pétards mouillés de Greiling.

Florilège :

-          A propos d’une erreur sur la date de la signature du contrat Annapurna commise par David Roberts dans son livre « Une affaire de cordée »[1], docteur Greiling se lance daus un numéro de psychanalyse : « Yves Ballu a fait le choix de ne pas tomber dans une désinformation aussi grossière et précise que Rébuffat a effectivement signé le contrat trois jours avant le départ. Cependant, visiblement trop heureux de voir une calomnie supplémentaire frapper l’expédition, il s’est toujours bien gardé de démentir publiquement la mystification de Roberts ». Voilà un argument d’une haute tenue intellectuelle : un bon point pour avoir donné la bonne information, un mauvais pour n’avoir pas corrigé les erreurs des autres ! Ben oui… j’avoue que je n’avais pas noté la « mystification » de David Roberts en parcourant son livre, ( « Annapurna, une affaire de cordée » (Guérin 2000)), et quand bien même je l’aurais remarquée, je ne réagis pas aux calomnies réelles ou supposées concernant Maurice Herzog – qui ne me rendent ni heureux ni malheureux. J’en laisse le soin – et le plaisir- à ses thuriféraires.

-          Le sommet : Herzog et Lachenal y sont-ils parvenus ? Nouvelle introspection du docteur Greiling décortiquant les méandres de la pensée ballusienne, avec une créativité que je lui envie. Quel romancier, quelle imagination, quelle audace ! Jugez plutôt : « Ballu a longtemps laissé planer le doute sans prendre vraiment parti. ». Jusque là, il s'agit d'un simple mensonge - un de plus. C'est la suite  qui vaut son pesant de cacahuètes :"L’un de ses objectifs étant de vendre son livre « La conjuration du Namche Barwa (Glénat 2008), qui traite d’une tricherie au sommet et fait le parallèle avec l’Annapurna 1950 […] Son livre commençant à vieillir, il n’est plus vraiment utile de douter du succès de l’Annapurna ». Elémentaire, mon cher Watson ! Sauf que ceux qui ont lu « La conjuration du Namche Barwa » apprécieront le sérieux d’un tel attrape-nigaud (un de plus…). Pour les autres, voici un extrait de « La conjuration du Namche Barwa »(page 40) : « Le président Laurier s’est fait l’interprète de toute l’assemblée pour rendre hommage aux vainqueurs de l’Annapurna : « Des hommes dont l’héroïsme a suscité l’admiration de la France et du monde. » Il s’est adressé personnellement à Maurice Herzog : « Charismatique chef d’expédition, qui a payé si cher cette héroïque victoire française sur le premier 8 000 vaincu par l’homme. » Il a également salué Lucien Devies, son prédécesseur à la tête de la Fédération française de la Montagne : « Cette première conquête d’un sommet de 8 000 mètres est votre œuvre, cher Président. C’est vous qui l’avez conçue depuis l’origine. C’est vous qui l’avez voulue et organisée avec une maîtrise et une abnégation qui, à quinze ans de distance, suscitent une admiration unanime. » J'ai pris le soin d'ajouter une note en bas de page qui laisse peu de place au doute : « L’expédition française à l’Annapurna comprenait Maurice Herzog (chef d’expédition), Louis Lachenal, Lionel Terray, Gaston Rébuffat, Jean Couzy, Marcel Schatz, Jacques Oudot (médecin) et Marcel Ichac (cinéaste et photographe). C’est le 3 juin 1950 que Maurice Herzog et Louis Lachenal sont parvenus au sommet du premier 8000 jamais conquis par l’homme. Lucien Devies, alors président de la Fédération française de la Montagne fut le concepteur de ce qui reste encore aujourd’hui un succès majeur de l’alpinisme français, et un modèle d’organisation ». Où plane le doute ?

-          J’ai joué « l’arbitre des élégances » en affirmant que le choix de Maurice Herzog comme chef d’expédition était un choix d’évidence. Pourquoi « arbitre des élégances » ? Je n’ai jamais pensé, ni dit autre chose.

-          J’ai versé « des larmes de crocodile sur les insomnies de Rébuffat » dans la biographie que je lui ai consacrée. Des larmes de crocodile ?... En lisant cette biographie « Gaston Rébuffat, une vie pour la montagne » avec un minimum d’honnêteté et d’intelligence, on perçoit en creux un personnage inquiet de ses petits bobos, de sa digestion, de ses diarrhées, de ses insomnies, de ses gelures, qui se plaint de ses méchants camarades (en particulier Marcel Schatz, mais pas seulement) : « Je n’ai même pas un ami […] Ils ont l’air si à l’aise dans leur égoïsme. Entre nous, nous n’avons pas d’élan, seulement des politesses nécessaires. Quelle hypocrisie ! ». A travers ses confidences, on imagine que Rébuffat n’a pas toujours été un camarade très agréable : « L’aventure, l’action, le paysage ne m’ont rien apporté […] Depuis que j’ai quitté Chamonix, je suis une machine qui se règle sur les autres, qui fait ce que le chef ordonne, je marche quand on me le dit, je m’arrête quand on me le dit, l’autre jour, j’ai même ciré les chaussures d’Herzog » […] « Ce que j’en ai marre ! ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu'à travers ces passages extraits de sa biographie, Rébuffat n’apparait pas sous son meilleur jour. Où sont les larmes du biographe ?

-          J’ai pris mes « aises avec la vérité ». « Les témoignages de Rébuffat sont souvent réécrits de manière acrobatique par Ballu pour en détourner le sens ». Evidemment, quand les témoignages de Rébuffat dérangent, il ne reste plus qu’à en contester l’authenticité en mettant en doute l’honnêteté du biographe qui les a rapportés. C’est le dernier argument, celui du fond de la poubelle. Le plus nauséabond. Je n’ai évidemment pas réécrit les témoignages de Rébuffat que j’ai restitués à la virgule près. Je les tiens à la disposition des thuriféraires qui m’accusent de malhonnêteté. S’ils trouvent la moindre erreur de transcription, j’accepterai d’être traité de malhonnête. Dans le cas contraire, je leur retournerai le compliment.                     

-          Le « pseudo oubli de Lachenal au sommet » qui relève du « charlatanisme ». [2] Encore aujourd’hui, si on interroge dans la rue, on a des chances d’avoir la bonne réponse à la question : « Qui a vaincu l’Annapurna en 1950 » : Maurice Herzog. Et à la question : « Il était avec qui ? »… Combien de réponses : « Louis Lachenal » ? La mémoire collective n’a pas oublié le nom du « vainqueur de l’Annapurna ». Elle ignore celui de son compagnon. Elle l’a toujours ignoré. Affirmer cette évidence, voire la suggérer relèverait du charlatanisme ? Et la contester, ça relève de quoi ?... Allez, j’ose le mot : char-la-ta-nis-me..

-          J’aurais été un élément précurseur de la « cancel culture » annapurnienne ? Pourquoi pas. Mais contrairement à ce qui est écrit par Greiling, je n’ai pas été « le premier guérillero à planter ouvertement sa banderille ». Bien avant moi, le journal britannique Time avait osé écrire : « A partir des superbes vues rapportées par Ichac, on a réalisé une histoire qui dégénère en sentimentalisme et fait de Maurice Herzog une sorte de surhomme en crampons ». Par contre, je crois avoir été le premier à rendre compte des sentiments d’exaspération que nourrissait Gaston Rébuffat à l’encontre de son ancien chef d’expédition. Il m’aurait été difficile d’écrire sa biographie en les passant sous silence. En dépit de l’appréciation peu amène de Greiling (« La production de Ballu est indigente et comporte un nombre incalculable de mystifications »), je crois avoir été un historien honnête et sérieux dont la production a été distinguée par quelques prix littéraires [3]. Les reproches qui pourraient être faits à Rébuffat (il en mérite certainement), fussent-ils fondés sur la biographie que je lui ai consacrée, ne me concernent pas.

*

Pour le reste, je ne vais pas relever toutes les erreurs, les outrances, les inepties, les contradictions parfois stupéfiantes qui truffent le pamphlet de Greiling et suent les « haines personnelles ». Juste deux :

-          Le terme de « nazification » n’est pas une réécriture tardive de l’histoire. Il figure dans le journal de Rébuffat à la date de la prestation de serment. Un engagement qui, à l’évidence, l’a mis mal à l’aise, ne serait-ce que dans sa forme quelque peu martiale.

-          Les drapeaux brandis par Maurice Herzog au sommet de l’Annapurna. J’ai cité Rébuffat : « Ah, si Herzog au lieu de perdre ses gants avait perdu les drapeaux, comme j’aurais été heureux ! ».(J'aurais pu citer la suite :"N'ayant pas perdu ses gants, il aurait encore ses doigts, et ayant perdu les drapeaux, il n'y aurait pas eu les photos de vanité au sommet").

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Commentaire de Greiling : « Le Messie en question n’était toutefois pas exempt de contradiction si l’on en croit le grand drapeau français qu’il exhibait fièrement dans les Alpes quelques années avant l’Annapurna ». En effet, Gaston Rébuffat s’est fait photographier avec un grand drapeau français. Mais… c’était effectivement quelques années avant l’Annapurna : c’était pendant la guerre. Cette photo est celle d’un commando d’une dizaine de combattants armés, ayant pris le maquis pour défendre nos frontières. A ma connaissance, c’est la seule fois que Rébuffat a arboré un drapeau français sur un sommet. Faire un rapprochement entre cette photo de guerre et celle d’Herzog au sommet de l’Annapurna est au mieux une ânerie, au pire une… comment dit-on ? Une… forfaiture.                                                                                                           

 

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*

Concernant Maurice Herzog.

-          Herzog, non seulement était le chef évident de cette expédition composée de guides et d’alpinistes aux personnalités affirmées, mais il a parfaitement rempli sa mission. Il l’a fait non seulement en l’organisant mais aussi en payant (cher) de sa personne pour en assurer le succès.

-          Je n’ai jamais remis en question le sommet. Certes les photos ne prouvent rien : elles n'ont pas été prises au sommet, et c'est sans doute en voulant en faire des preuves qu'on a semé le doute. Mais j’ai toujours considéré que Herzog et Lachenal étaient dignes de confiance et j'ai toujours été persuadé qu'ils avaient bien été au sommet de l’Annapurna. Au demeurant, la proposition d’Herzog faite à Terray et Rébuffat d’y aller à leur tour le lendemain, même si elle traduit une perte de conscience des réalités, renforce ma conviction : il n'aurait pas pris le risque de leur faire voir des traces inabouties.

-          Par la suite, Maurice Herzog s’est persuadé, fortement encouragé par son entourage, et particulièrement par Lucien Devies ingénieur en chef de l’expédition nationale à l’Annapurna, qu’il en était le héros. Sa vie durant, il est resté confit en autodévotion. Malheureusement, son entourage n’a pas su, ou pas pu, le convaincre de rester dans les limites de la décence par exemple dans sa préface à la réédition de « Annapurna premier 8000 » (Editions Arthaud 2000) où il résume la conquête des 8000 en un jugement lapidaire : « Certes, tous les 8 000 de la Terre ont été conquis depuis lors. Mais sans vouloir diminuer le mérite de leurs vainqueurs, ils apparaissent néanmoins comme récurrents. » (Herman Buhl a dû se retourner dans sa tombe…). Personne non plus n’a réussi à le dissuader de réécrire son histoire encore et encore en l’enjolivant à chaque fois un peu plus, quitte à franchir les limites du vraisemblable – voire du ridicule. Par exemple dans « Renaitre » paru en 2007, on peut lire sous sa plume : « En bravant l'inconnu et non seulement l'adversité, je me sentais l'élu de Dieu ». Ou encore (page 29): « Pour l'alpiniste, son piolet est l'épée du légionnaire. Dois-je ajouter qu'un piolet est aussi une croix ? » N’en déplaise à ses thuriféraires, « l’épée du légionnaire » évoque bien une conquête militaire. On n’est pas très loin du colonialisme… On trouve également quelques péripéties inédites. On apprend ainsi que Maurice Herzog a failli être emporté par un aigle (page 31): « Un aigle d'envergure colossale tenta ainsi de m'enlever en m'agrippant dans ses serres » ou qu’il a échappé à une légion de serpents (page 33): « Les serpents venimeux étaient légion. » ou qu’il a failli être dévoré par un tigre (page 35): « Tout à coup, je vis un tigre, attiré par l'odeur forte de mes plaies gangrenées, bondir au travers de la baie au-dessus de moi et ressortir par celle d'en face. Il m'avait frôlé de si près que j'aurais pu le toucher en allongeant le bras. » enfin, ce morceau de bravoure des asticots sauteurs qui s’attaquent aux hommes et aux femmes, « les condamnant à se défendre » ! Comme pour Rébuffat, je cite scrupuleusement, en me gardant bien de « réécrire de manière acrobatique » le texte original (page 40): « Dans la salle d'opération, le Pr. Ménégaux, une vieille connaissance de ma famille, et le Dr Jacques Oudot étaient flanqués d'autres médecins, d'anesthésistes-réanimateurs, d'instrumentistes, d'assistants et d'infirmières. C'était la mobilisation générale. […] Sans tarder, les infirmières, comme les abeilles autour d'une ruche, décollèrent et déroulèrent les bandes Velpeau qui enveloppaient mes membres. Quelques jets d'eau distillée par-ci, par-là, facilitaient la tâche. - Mesdemoiselles, merci. Laissez-moi maintenant, demanda le professeur. Maurice, soyez courageux, je me charge des dernières gazes... Chacun avait les yeux vissés, qui sur mes pieds, qui sur mes mains. Soudain, ce ne fut qu'un cri. Un cri d'horreur ! - Attention ! hurlait-on à la ronde. Il y eut un brouhaha. Médecins, soignants et autres opéraient une retraite précipitée. Une explosion n'eût pas provoqué plus de chaos. Plaqués contre les murs pour se protéger, les visages grimaçaient de dégoût. - Ils sautent ! Ils sautent ! Des asticots énormes, doués d'une vigueur peu commune, brutalement libérés, bondissaient en tous sens. Ils prenaient pour cible ces hommes et ces femmes, et les condamnaient à se défendre. » Ben voyons…

 

 

MAURICE HERZOG A-T-IL ETE INJUSTE ?

Le premier paragraphe de cette lettre que j'ai adressée à Maurice Herzog en 2000.  n'accrédite pas vraiment les supputations de Greiling concernant le sommet :"Ballu a longtemps laissé planer le doute sans prendre vraiment parti. L’un de ses objectifs étant de vendre son livre « La conjuration du Namche Barwa (Glénat 2008)."

Monsieur Herzog,

Les « noces d'or » de l'Annapurna sont l'occasion de revenir sur un événement majeur de l'alpinisme dont vous êtes aujourd'hui le dernier acteur vivant. Sous les yeux de la France entière tenue en haleine par une célébration médiatique sans précédent, vous avez, il y a cinquante ans, gravi le premier des quatorze sommets de 8000 mètres que notre bonne vieille terre offrait à l'ardeur conquérante des meilleurs alpinistes. Votre rôle dans ce succès important est indéniable, votre charisme, votre remarquable résistance aux conditions extrêmes de la très haute montagne, qui vous a permis de soutenir la comparaison avec les meilleurs guides français de l'époque ont été reconnus unanimement.

Auréolé de gloire et de bravoure, vous avez été tout à la fois le « vainqueur de l’Annapurna », le chef d'expédition, son historien exclusif (un contrat signé au départ interdisant aux autres membres de l'expédition de publier quoi que ce soit pendant 5 ans), et l'hagiographe de votre propre épopée. Aujourd'hui, le sort vous a désigné comme le « dernier vivant », vous offrant la possibilité de compléter votre récit original, voire de le modifier sans risque d'être démenti par les autres alpinistes de l'expédition tous disparus.

Permettez-moi d'évoquer deux de ces compagnons, Gaston Rébuffat et Louis Lachenal.

J'ai eu le privilège de bien connaître le premier et de recueillir ses confidences sur cet épisode important dans sa vie d'homme. Je peux vous dire qu’il en a été profondément affecté. Il me l'a dit à maintes reprises, me l'a écrit, m'a donné certains documents éclairant cette expédition d'un jour nouveau. Plus encore que cette captation de notoriété qui a fait de vous « le vainqueur de l'Annapurna », éclipsant totalement votre compagnon de cordée Louis Lachenal, ce que Rébuffat ne pouvait accepter, c'est le dévoiement des valeurs de l'alpinisme - essentielles à ses yeux – leur perversion même qui l’a choqué. Le jour où il a dû comme tous les membres de l'expédition, et devant eux, vous prêter serment d'obéissance, il a noté écœuré : « Dépersonnalisation… légère nazification… ». Au retour de l'expédition, il a été indigné de voir l'ascension à laquelle il avait participé, présentée sous un jour aussi éloigné de sa propre éthique. Il était exaspéré de vous voir décrit comme «L'homme-roi conduit par une volonté farouche qui s'élève plus haut que tous les êtres de la création » (Marcel Ichac dans « Le messager » du 10 juillet 1953), ou comme le « surhomme en crampon » fustigé par la revue Time (« A partir des superbes vues rapportées par Ichac, on a réalisé une histoire qui dégénère en sentimentalisme et fait de Maurice Herzog une sorte de surhomme en crampons »). Il n'a jamais partagé votre philosophie « victoriste »: « Accepter d'être qualifié de héros après l'Annapurna, pour ma part, m'a toujours révolté, et d'une manière générale, m'apparaît comme un grave manquement, par ailleurs lourd de conséquences car il a faussé beaucoup de choses à la déontologie de l'alpinisme », m'a-t-il confié, ajoutant : « Ah, si Herzog au lieu de perdre ses gants, avait perdu les drapeaux, comme j’aurais été heureux ! » ... Devant un public enthousiaste, dont faisaient partie le président de la République et cinq de ses ministres, il a dû se produire avec vous sur la scène de la salle Pleyel, mais il n'a pas communié à l'eucharistie annapurnienne: « Est ce que le mythe du héros serait fondé sur les pieds et les mains gelés ? », s'interrogeait-il refusant de partager cette gloire collective, de monter sur ce « misérable piédestal ». Il est vrai que le nationalisme a toujours donné mauvaise haleine à l'alpinisme.

Quant à Lachenal, vous savez ce qu'il pensait de tout cela, car vous avez eu en main la primeur d'un texte qu'il avait rédigé sur ce sujet. S'il a eu l'élégance (ou l'obligation si on en croit le témoignage  de Rébuffat [4])  de ne pas protester publiquement lorsqu'il se voyait systématiquement marginalisé par les médias, vous ne pouviez ignorer cette injustice dont vous avez été au moins complice (par votre silence). Ainsi, lorsque Paris Match vous a consacré six pages vous décrivant ainsi : « Maurice Herzog héros national numéro un, l'homme qui a le plus de gloire parce qu'il a eu le plus de souffrance », évoquant le Foca (votre appareil photo) qui vous « accompagna jusqu'au sommet », sans citer une seule fois le nom de Lachenal !... qui lui aussi, a fait l'ascension avec vous... pourquoi n'avez-vous pas réagi ? Mais il y a plus grave. Le 3 juin 1950, lorsque vous étiez en route avec lui pour le sommet de I'Annapurna, Louis Lachenal, constatant que ses pieds commençaient à geler, considéra qu'il était dangereux de poursuivre l'ascension. Il s'est arrêté pour vous le dire avec gravité. Vous avez raconté cet épisode dramatique à votre façon : « Brusquement Lachenal me saisit : « Si je retourne, qu'est-ce que tu fais ? » [...] C'est impossible. Mon être tout entier refuse. Je suis décidé, absolument décidé ! Aujourd'hui nous consacrons un idéal. Rien n'est assez grand. La voix sonne clair : « Je continuerai seul ! » [...] Mon camarade avait besoin que cette volonté s'affirme. [...] « Alors, je te suis ! » [...] Cette fois nous sommes frères », Pendant plusieurs dizaines d'années, ce récit publié dans votre livre « Annapurna premier 8000 » et très largement repris par la presse de l'époque a pu laisser croire que la « défaillance » de Lachenal avait été heureusement sublimée par votre courage, et que, galvanisé par votre résolution, votre compagnon avait surmonté un moment de découragement passager pour vous suivre jusqu'au sommet. C'est seulement en 1996 que, simultanément (et tout à fait par hasard), deux livres remettaient en cause cette version officielle – la vôtre- en livrant au public le témoignage intégral de Lachenal : « Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me les coûter. Pour moi, cette course était une course comme les autres, plus haute que dans les Alpes, mais sans rien de plus. Si je devais y laisser mes pieds, l'Annapuma, je m'en moquais ; je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française. Pour moi, je voulais donc descendre. J'ai posé à Momo la question de savoir ce qu'il ferait dans ce cas. Il m'a dit qu'il continuerait. Je n'avais pas à juger ses raisons ; l'alpinisme est une chose trop personnelle. C'est pour lui, et pour lui seul que je n'ai pas fait demi-tour. Cette marche au sommet n'était pas une affaire de prestige national. C'était une affaire de cordée ». Après la disparition de Louis Lachenal (dans une crevasse de la Vallée Blanche en 1955), vous aviez pris l'initiative avec votre frère Gérard, de publier ses mémoires (« Carnets du vertige »), en « retravaillant » le texte qu'il avait laissé. De nombreux passages ont été « revus », un chapitre entier est même passé à la trappe. En marge du paragraphe relatif à cette grave discussion, vous avez noté : « Je n'avais pas senti cela, peut-être, après tout, ai-je été injuste ».

Peut-être, après tout, avez-vous été injuste, monsieur Herzog.

- D'abord en censurant un passage essentiel dans la publication des mémoires de Lachenal.

- Ensuite en présentant votre compagnon comme un alpiniste, certes brillant, mais souvent « excessif » et manquant parfois de lucidité. La suite des événements a prouvé, hélas, que ses craintes étaient fondées, et qu'en bon professionnel, il avait parfaitement apprécié la situation et ses risques.

- Enfin et surtout, en l'obligeant moralement à poursuivre une ascension dont il savait qu'elle le laisserait infirme. Quand vous avez annoncé d'une voix qui « sonnait clair » que vous étiez décidé à continuer l'ascension coûte que coûte, quelle autre alternative avez-vous laissée à Lachenal, guide de haute montagne? Pouvait-il envisager de redescendre seul, avec le risque, certain selon lui, que vous n'en reviendriez jamais ?...

Si vous pensez réellement avoir été injuste, il est encore temps de réparer cette injustice en remerciant comme il le mérite votre compagnon Louis Lachenal qui, sachant ses pieds gravement gelés a accepté de poursuivre jusqu'au sommet, avec vous et pour vous, puis qui, plus désireux que jamais de redescendre se faire soigner, a tout de même pris deux excellentes photographies de vous avec le drapeau français au bout de votre piolet, lesquelles vous ont valu la une de bien des journaux en France et aussi à l'étranger, qui a également accepté de faire une autre photo pour le Club Alpin Français, et encore une pour votre employeur Kléber Colombes. Tout cela méritait sans doute un grand coup de chapeau ?... Donnez-le pendant qu'il est encore temps, plutôt que chercher à le ridiculiser en ricanant sur son « obsession de ses pieds », en faisant mine de croire qu'après ses amputations il « pouvait grimper comme avant », en comparant son handicap au vôtre, comme s'il disposait pour refaire sa vie des mêmes ressources morales, intellectuelles, professionnelles et sociales que vous... A défaut de rendre un hommage affectueux à ce compagnon unanimement considéré comme l'un des alpinistes les plus purs de sa génération, vous auriez pu au moins avoir la pudeur de respecter la détresse de ce virtuose de la verticale qui, en perdant ses pieds avait tout perdu. « Cet amoindrissement de ses possibilités l'avait profondément affecté » témoigne son ami Terray ajoutant « Lui à qui le privilège du sort avait épargné la lourdeur et la maladresse de l'homme, se sentait pris sous une chape de plomb ». De toute façon, il est une injustice que vous ne pourrez pas réparer, c'est votre maladresse de photographe : avec votre propre appareil (« Le Foca qui vous a accompagné jusqu'au sommet »), vous n'avez fait de Lachenal qu'une seule photo tellement floue qu'aucun journal n'a pu la publier. Après tout, si la mise au point de votre Foca ne s'était pas déréglée, si vous aviez été aussi bon photographe que Lachenal, peut-être que celui-ci aurait été aussi célèbre que vous?...

Pour finir, permettez-moi un conseil. Ne vous présentez pas devant l'histoire en file indienne... Pour les photos de famille, on se place généralement côte à côte, les petits devant, les grands derrière... de cette manière, on voit tout le monde.

***

Voici de larges extraits de la critique du livre de Maurice Herzog « Les grandes conquêtes de l’himalaya » que j’ai publiée dans la revue « La montagne » du CAF en 1981. Je l’ai actualisée en modifiant les initiales des contradicteurs :

CG : Avez-vous lu le dernier livre de Maurice Herzog : « Les grandes aventures de l'Himalaya » ?

YB : Bof...

CG : J'ai été bouleversé par le témoignage de ce grand alpiniste.

YB : Oh! n'exagérez rien, votre "grand alpiniste" manque un peu de sang-froid lorsqu’après trente ans il verse encore des larmes en évoquant: "Le bon docteur Oudot...".

CG : Mais enfin, vous ne respectez rien; Herzog est quand même le plus grand alpiniste de sa génération. C'est lui, le premier qui a hissé le drapeau français à 8 000 m d'altitude: regardez cette photo à la page 25: "Maurice Herzog au sommet de l'Annapurna (8075 m) le 3 juin 1950"; quelle épopée !..

YB : Allez, chantez La Marseillaise pendant que vous y êtes !.. La collectivité française ne doit rien à Maurice Herzog. Elle a financé cette expédition, elle lui en a donné le commandement, elle l'a accueilli en héros à son retour, lui a offert la présidence du Club Alpin Français, nommé ministre, élu député, promu P.D.G., envoyé siéger au Comité International Olympique, etc. Les autres membres de l'expédition n'ont pas été aussi gâtés et pourtant leurs références en matière d'alpinisme n'avaient rien à envier à celles de votre "grand alpiniste". A propos, comment Herzog a-t-il fait pour se prendre lui-même en photo?

CG : Pourquoi me posez-vous cette question?

YB : Parce que la fameuse photo de la page 25 est portée par erreur au crédit de Maurice Herzog, tout comme celle de la page 33. En réalité, la photo du sommet a été prise par son compagnon de cordée.

CG : Ah! oui, c'est exact : ils étaient deux au sommet, mais je n'arrive jamais à me souvenir du nom de l'autre, Herzog en parle pourtant dans son livre.

YB : C'est Louis Lachenal, sans doute l'un des meilleurs alpinistes de sa génération.

CG : La jeunesse d'aujourd'hui aurait sans doute moins d'angoisses métaphysiques si elle avait encore sous les yeux des exemples de courage et d'héroïsme comme celui d'Herzog. Vous avez beau jeu de piétiner l'histoire, mais à force de tout détruire, les jeunes n'ont plus aucun idéal, ils sont désemparés; il leur faut des héros, pour rêver. Il est toujours facile de s'ériger en censeur et de donner des leçons de morale à ceux qui ont eu au moins le mérite de rapporter à la France de belles victoires.

YB : De grâce, ne recommencez pas vos métaphores guerrières : Maurice Herzog s'est gelé les mains parce qu'il a perdu ses gants et qu'il n'a pas pensé à utiliser la paire de chaussettes dont il disposait dans son sac. Au Mont Blanc, on aurait simplement parlé d'imprudence, en Himalaya, l'imprudence engendre parfois de l'héroïsme.

CG : L'Annapurna n'a pas la même altitude que le Mont Blanc !

YB : Soit; mais la différence entre le Mont Blanc et l'Annapurna n'était pas seulement une question d'altitude. Les alpinistes qui choisissent d'escalader le Mont Blanc le font à leurs frais; ceux qui sont allés à l'Annapurna étaient envoyés par la France, voilà une autre différence.

CG : Qu'y a-t-il de répréhensible à cela?

YB : II était normal que la France - qui avait payé - attende une contrepartie. Cette contrepartie, c'était simplement ce que vous appelez "une belle victoire française".

CG : Mais c'était une victoire française!

YB : ... et ses artisans des héros, particulièrement ceux qui avaient perdu quelques phalanges dans la bataille...

CG : Vous n'avez pas honte ! La pudeur la plus élémentaire devrait vous interdire de colporter des jeux de mots d'un aussi mauvais goût!...

YB : Pourquoi parlez-vous de pudeur; Herzog lui-même en manque singulièrement lorsqu'il publie dans son propre livre (page 42) la photo de ses mains en lambeaux. Pour émouvoir les foules, il se livre à une exhibition de mauvais aloi.

CG : Mais tout cela a réellement existé, pourquoi cacher la vérité ?

YB : Peut-être avez-vous raison et après tout Herzog est bien libre d'élever lui-même un monument à la gloire de ses propres exploits, fût-ce à la télévision mais cette démarche qui consiste à "restituer l'histoire de ces hommes d'exception et montrer ce qu'ils furent: des héros", me paraît malsaine.

CG : Herzog n'a jamais écrit une chose pareille !..

YB : Si, regardez, sur la 4e page de couverture, à côté de sa photo.

CG : II ne parlait pas de lui...

YB : Sans doute... c'est l'image même qu'il donne de l'alpinisme: "Aventures inouïes, exploits, drames, épopées... paris sur l'impossible - actes d'héroïsme les plus fous... tragédies les plus bouleversantes... pour vaincre les plus hauts sommets de la planète" restitués "avec toute la puissance dramatique" que je n'aime pas. Pensez-vous que cette litanie inspirée des manchettes de certains quotidiens à sensation, que cette dizaine de locutions apocalyptiques contenues dans moins d'une trentaine de lignes corresponde réellement à la véritable nature de l'alpinisme ? Je suis persuadé que les alpinistes dans leur immense majorité cherchent et trouvent une autre forme de bonheur dans la conquête de ces sommets, au demeurant bien pacifiques, qu'une poignée de héros prétendent avoir vaincus. En alpinisme comme en amour, je préfère entendre parler de conquêtes plutôt que de victoires...

CG : Mais ce livre est destiné au grand public, pas à des spécialistes.

YB : Précisément, il n'en est que plus néfaste : l'audience de Maurice Herzog est telle que son livre risque de creuser davantage le fossé entre les alpinistes qui, dans leur grande majorité ne sont pas des surhommes, et le grand public généralement persuadé que les alpinistes sont des héros. L'occasion aurait été bonne de donner une autre image de l'alpinisme à la fois moins héroïque et plus conforme à la réalité. En vous écoutant évoquer la conquête de l'Annapurna, je pense à cette citation de Berthold Brecht : "Malheur au peuple qui a besoin de héros ! "...

(Revue " La Montagne et Alpinisme" - No 126, 1981)

 

 

 



[1] David Roberts dans son ouvrage « Annapurna, une affaire de cordée » (Guérin 2000), situe par erreur la signature du contrat par Gaston Rébuffat le jour du départ.

[2] Dans la critique du livre de Maurice Herzog « Les grandes aventures de l’Himalaya », parue dans la revue « La montagne » du CAF, j’ai suggéré que pour l’homme de la rue, le nom de Lachenal était quasi inconnu. J’ai rédigé cette critique sous la forme d’un dialogue entre un « admirateur béat et idiot d’Herzog » dans lequel on reconnaitra sans mal Christian Greiling, et son contradicteur iconoclaste que j’ai inspiré.

[3] Palme d’or du Festival de Trente, Grand prix du Salon du livre de montagne de Passy (deux fois), Prix de l’Alpe, Grand Prix de la littérature sportive, Prix Castex de l’Académie Française.

[4] Témoignage de Gaston Rébuffat :

Une fois, Lachenal a essayé de publier « son » récit sans y parvenir. C’était en 1951. Sachant que je collaborais au journal « Le Monde », il me demanda :

-          J’en ai assez des erreurs et oublis officiels, crois-tu que Le Monde publierait mon récit ?

Je lui répondis que j’allais questionner Beuve Mery. Quelques jours plus tard, j’avais la réponse : affirmative. J’allais l’indiquer à Lachenal, mais tout de suite, il me dit : « J’ai eu le tort d’en parler autour de moi. C’est ainsi que le comité de Himalaya a été prévenu et qu’un de ses membres est venu de Paris pour me voir et me dire :

-          Lachenal, vous vous plaisez à l’Ecole Nationale ?

-          Oui, bien sûr, d’ailleurs, avec mes pieds coupés, où pourrais-je aller ?

-          Si vous souhaitez y rester, il serait préférable que vous renonciez à votre projet de récit de l’Annapurna dans Le Monde »