Gaston Rébuffat avait-il l'accent marseillais ?
Le célèbre guide chamoniard est né à Marseille (en 1921). Et il en avait bien l'accent lorsqu'en 1941, il est venu vivre à Chamonix sa passion pour la montagne, avec l'ambition de devenir guide et d'être admis au sein de la prestigieuse Compagnie des guides de Chamonix. Il n'en avait pas seulement l'accent - comme en témoigne Lionel Terray qui fut le compagnon de cordée de ses premiers exploits :"Grand, mince, raide comme un I, il portait haut un étroit visage que venaient animer deux petits yeux noirs au regard perçant. Ses manières guindées et son langage aux tournures recherchées contrastaient d'une manière comique avec un accent marseillais assez nettement marqué", mais aussi la propension à... se vanter, ce que lui reprochera amicalement son parrain au GHM, Louis Neltner dans une lettre pleine de bon sens :"Il ne faut pas trop se pousser; on vous en saura gré, et soyez tranquille, à l'usage, on reconnaitra bien vos mérites". Pourtant, ceux qui ont connu Gaston Rébuffat se souviennent de ses intonations quasi nonchalentes, qui ne trahissaient en rien ses origines provençales. Alors que s'est-il passé ?...
Simplement que Gaston a réalisé que le phrasé marseillais ne faisait pas très sérieux à Chamonix. Qu'il n'avait pas la rondeur, l'onctuosité pour susciter la confiance, le respect, voire l'admiration. En tous cas, qu'il ne faisait pas chamoniard. Alors, il l'a perdu ! Et il a même poussé le bouchon un peu plus loin en adoptant les intonations vaudoises qui, selon lui, ajoutaient au parler chamoniard, une touche d'élégance. Et il l'a perdu en deux ou trois ans. Un vrai tour de force, dont témoigne Françoise, son épouse, dans une lettre qu'elle m'a adressée en 1995. Une lettre qui, en outre, montre combien Gaston avait été bien inspiré de perdre son accent, avant de se présenter dans la famille de sa bien aimée, certes provençale comme la sienne, mais d'un autre milieu. Lui, fils d'une modeste couturière, voulait épouser la fille d'un architecte de Sainte-Maxime. Il n'aurait pas été très bien accueilli avé l'assent... peuchère !
Françoise et Gaston en 1954
La lettre de Françoise Rébuffat
"La rapidité surprenante avec laquelle il s’est défait de son accent provençal explique bien des choses :
1° qu’il avait beaucoup d’oreille
2° une volonté qui, encore à l’instant où je vous écris, et où j’analyse, me laisse pantoise.
Vous m’avez dit vous-même que lorsqu’il était chez Lionel, il est question de son accent du midi, et vous avez vu ma réaction choquée. Si ce que dit Lionel est exact, moi, je ne l’ai connu qu’avec des intonations de la vallée, cela tient à une volonté hors du commun.
Jamais je n’aurais pu présenter mon futur époux avec un accent, surtout du midi, dans une famille de la bourgeoisie de l’époque où un accent était une tare dans notre milieu. On aurait été moins choqué d’avoir vu arriver un bossu. Mes sœurs et moi, nous avons été élevées à l’écart de la population afin que nous ne les entendions pas parler."
