"La possibilité du vide" vue par Jean-Marie Choffat
Yves Ballu m’ayant envoyé le manuscrit de La possibilité du vide à lire pour avis, je me suis d’abord attaché à comprendre la cohérence générale de l’histoire : situations vécues par son personnage principal en milieu hospitalier (comme par exemple la réaction de Yann à l’annonce de la maladie par son médecin) ainsi que la manière dont son entourage allait réagir à l’annonce de son cancer.
J’ai même accepté de jouer un rôle – hé oui : celui de Jean Marie Choffat – et je lui ai apporté mon témoignage pour l’écriture du chapitre éponyme : mes motivations pour me battre (mon fils et la montagne), les opérations, transplantation, chimios etc. les « Dialogues avec mon infirmière »… tout cela est du vécu, fidèlement rapporté, à un détail près : il m’a fait déménager de Belfort à Massy !…
Mais ce n’est qu’à la lecture du roman dans sa version finale que j’ai eu la surprise de relever de nombreuses analogies entre ma propre histoire et celle de Yann, son héros. A commencer par notre espérance de vie : quelques mois. J’en suis à plus de trente ans de survie. J’en souhaite autant à Yann… Et puis, je me suis reconnu dans les décisions qu’il prenait concernant sa façon d’appréhender sa maladie, et surtout dans la manière dont il allait envisager de pratiquer la montagne.
Sans en avoir parlé avec Yves, j’ai en effet retrouvé dans son livre beaucoup de similitudes avec ce que j’avais vécu moi-même au plus fort de ma maladie dans les années 90. Yann partait gravir des montagnes en solitaire dans le but d’y mourir. Pas moi. Mais finalement, nous nous sommes retrouvés totalement. D’une part, Yann a rapidement réalisé que ses ascensions extrêmes en solitaire avaient quelque chose d’exaltant, qu’elles étaient l’occasion de vivre plus fort, plus intensément, plus librement, de croire que rien n’était impossible et que dans une belle voie, la vie pouvait être très belle malgré la maladie. Et puis, comme Yann, je me disais : « S’il t’arrive un accident et que tu meurs, il vaut mieux que ce soit en montagne, dans une belle voie, plutôt qu’au fond d’un lit d’hôpital bouffé par le crabe. » L’occasion, pour lui, comme pour moi, de s’accrocher à la vie, de mesurer combien on y tient instinctivement, fût-elle sans issue. Comme lui, je me suis retrouvé dans des situations désespérées où il aurait été plus facile de céder à la fatalité que de continuer à se battre : perte de mon sac à dos au cours d’une fausse manœuvre où, ahuri, je vis celui-ci faire un saut de 800 mètres dans le vide, me privant de tout mon matériel (bout de corde compris) pour les 200 derniers mètres d’ascension ; mauvaise surprise d’une écaille qui casse au plus mauvais moment au-dessus d’un vide de 600 mètres, alors que ne suis pas auto-assuré… Comme Yann, dans ces moments extrêmes je me suis terriblement accroché à la vie, je ne pensais pas à mourir, mais plutôt à vivre – à survivre- et à sauver ma peau au plus vite !
Puis la maladie a pris chez moi une dimension nouvelle, avec des contraintes beaucoup plus lourdes sur le plan médical. Ces contraintes ont encore changé ma façon d’aborder mentalement l’alpinisme. D’abord je dois souligner que mon cancer me condamnait souvent à partir seul en montagne : mon état de santé n’encourageait pas beaucoup de compagnons de cordée à me suivre. Comme le dit mon sosie : « S’embarquer dans une grande voie avec un type sous chimio, ça en fait hésiter plus d’un. » Je souffris un peu de l’attitude de certaines personnes, mais au final, ayant l’habitude de grimper seul depuis l’enfance, gravir une paroi en solitaire ne me gênait guère dans la pratique.
Avec La possibilité du vide, Yves Ballu a écrit un livre courageux, car il m’a souvent été donné d’observer que si les alpinistes acceptaient la mort avec fatalité, ils rejetaient avec force la maladie qui, je le crois, leur fait beaucoup plus peur que la mort elle-même : « En montagne, on accepte plus facilement la mort que la maladie. » Dans ce beau roman, Yves Ballu fait ressortir au plus près et au plus juste les éléments contradictoires que peut vivre un alpiniste gravement malade. Si l’on y ajoute un formidable suspens tout au long des pages, le lecteur ne pourra qu’apprécier cet ouvrage écrit avec grand talent.
Jm Choffat