Naufrage au Mont Blanc.

Pourquoi et dans quelles circonstances Bonatti s’est-il séparé de Vincendon et Henry ?

Suite à de nombreux échanges écrits et téléphoniques, suite également aux différents commentaires publiés sur Summit.post et sur mon blog, je souhaite sinon mettre un terme à la polémique Vola initiée par la « Bonatti controversy » dans Summit.post, du moins clarifier les choses en revenant à l'essentiel.

Dans un premier temps, Vola a remis en cause le témoignage de Bonatti dans Sport et vie : « Tu vas même jusqu’à te convaincre que l’article de Sport et Vie a été écrit par Walter lui-même, alors qu’il s’agit d’un interview d’un journaliste qui a enregistré et retranscrit ce que Walter lui a dit », m’a-t-il reproché. Après avoir contesté mes sources d’information « hautement douteuses », et récusé des "contradictions non validées" (?) de Bonatti qu'il considère comme des "explications plus détaillées", Vola s’est finalement rendu à l’évidence : il a admis l'authenticité de cet article, le plus proche de l'évènement, le plus personnel, le plus complet, le seul qui porte la signature manuscrite de Bonatti - d’autant plus crédible que Bonatti lui-même ne l’a jamais contesté.


 

Sport et vie 001

Sport et vie 002

Sport et vie 011_

« Très bien, a fini par concéder Vola, Bonatti a écrit cet article publié dans Sport et Vie, mais cela ne change rien ».

Cela ne change rien ?...

Voyons.

Si l’on admet que Bonatti a écrit cet article, il ne reste plus qu’à le lire. Et qu’a écrit Bonatti concernant la séparation des deux cordées ? Je cite : « Vincendon et Henry commençaient à peiner et ralentissaient notre progression. Vincendon proposa de faire une halte pour manger quelque chose et reprendre des forces. Mais le temps pressait, ce temps qui est plus impératif dans l’hiver que dans l’été du fait du raccourcissement des jours. Et pour ne rien perdre de la précieuse lumière du jour, nous avons décidé d’un commun accord de former deux cordées […] Pour moi, ce n’était donc qu’un bref au-revoir ».

Sport et vie 008___

En clair :

1- Vincendon et Henry ralentissaient la progression

2- Vincendon a proposé de faire une halte pour manger quelque chose.

3- Il a donc été décidé d’un commun accord de reformer deux cordées.

Sous la plume de Bonatti, la relation de causalité est indiscutable entre les attendus et la décision, et la séparation n'était qu'un "bref au-revoir". La conjonction « mais » évoque une discussion - sans doute tendue - que Gheser a rapportée dans le journal italien La Settima Incom (cité par Bonatti dans Sport et vie), et qu'il m'a confirmée oralement :

La Settima Incom 0005_

« Vincendon et Henry commencèrent à ralentir l’allure. Ensuite, ils se sont arrêtés en proposant une halte pour manger quelque chose afin de reprendre des forces. Bonatti par contre conseillait d’aller vite et il a expliqué au Belge et au Français le danger de passer une nouvelle nuit dehors. Tous deux ont persisté dans leur décision, par conséquent nous nous sommes séparés ». A nouveau, les adverbes "par contre" et "par conséquent" expriment bien la causalité.

A noter la remarquable concordance entre ces deux témoignages parus à un mois d'intervalle (janvier pour Gheser, février pour Bonatti qui citera même l'article de Gheser).

La séparation est donc incontestable, et ses raisons indiscutables. Pour autant, était-elle inéluctable ? Une question que Bonatti s’est sans doute posée et qui l’a peut-être tourmenté sa vie durant, l'amenant à se justifier - alors qu'il n'a jamais été mis en cause publiquement - avec des « explications plus détaillées », au fil de versions successives, franchissant parfois les limites de la contradiction (validée ou non...).

Une évidence : Vincendon et Henry ne pouvaient plus suivre Bonatti.

La veille, au cours de la montée de l'éperon, Bonatti avait déjà noté leur lenteur : "Les voyant monter si lentement, je ne peux m'empêcher de penser que si ensemble nous avions pu faire la voie de la Poire, certainement leur lenteur aurait été très préoccupante. Il est évident qu'ils manquent d'acclimatation, étant peu entraînés" (Rivista Mensile 1957). Dans Sport et vie, il ajoutait, toujours à propos du premier jour d'ascension, la veille, dans l'éperon :"J’ai pensé les attendre, mais ne valait-il pas mieux leur préparer la piste ?". Il ne les avait pas attendus, il avait fait la trace, mais même avec la trace, Vincendon et Henry n'avaient pas été capables de le rejoindre avant la nuit, et le lendemain matin il était redescendu les chercher 100 mètres plus bas, après un bivouac effroyable. Il les avait assurés pour sortir de l'Eperon, et il les avait  gardés sur sa corde - un comportement exemplaire de courage et de générosité. Il ne restait plus dès lors qu'à remonter une pente de neige sans difficultés techniques jusqu'au sommet du Mont Blanc. Mais cette fois, la lenteur de Vincendon (le plus éprouvé) et Henry n'était plus seulement préoccupante, elle était devenue insupportable tant pour Vincendon qu'elle humiliait que pour les autres qu'elle mettait en danger. La séparation s'imposait donc : quel que soit l’endroit précis ou l’heure exacte où elle a eu lieu, elle était devenue inéluctable.

Dès lors, à quoi bon ratiociner sur l’altitude ? Contrairement à ce que qu’affirme Vola, l’altitude est parfaitement explicite dans « Naufrage au Mont Blanc » : très précisément 300 mètres sous le sommet : 

Scan-171210-0002

Mais peu importe. La vraie question est celle-ci : pourquoi une séparation à proximité du sommet aurait été considérée comme un abandon alors que 400 mètres plus bas, elle ne l'était pas ? C’est la conviction de Bonatti - et un argument de défense repris par Vola. Sur quels fondements repose-t-il ? Bonatti ne l'a pas expliqué, Vola pas davantage.

Imaginons l’inverse : Bonatti aurait gardé sur sa corde les malheureux Vincendon et Henry épuisés, pour être sûr qu’ils ne décrocheraient pas et leur éviter un deuxième bivouac. Peut-être même, les aurait-il copieusement admonestés tout au long de la montée facile, mais épuisante,  pour les faire cravacher et les empêcher de succomber à la tentation mortelle de poser leur sac, pour manger ou pour toute autre (mauvaise) raison. A proximité du sommet, alors que le salut était en vue, il les aurait laissés parcourir seuls la cinquantaine de mètres qui restaient avant de basculer sur la descente vers Vallot. Il aurait ainsi pu aller ouvrir le refuge et mettre rapidement à l’abri son compagnon gravement gelé, avant, éventuellement, de revenir les chercher (bien plus facilement que s'il les avait laissés 400 mètres plus bas). Accuser Bonatti d’abandon dans une telle hypothèse aurait été non seulement injuste, mais surtout absurde. Qui l'a fait ?

Qui a accusé Bonatti d'avoir abandonné Vincendon et Henry ? A 400 mètres du sommet ou à 50 mètres ?

Personne.

Partir en guerre contre d'imaginaires détracteurs de Bonatti, c’est se battre contre des moulins à vent.