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Depuis quelques jours en libraire, ce petit volume de 259 pages, propose une cinquantaine de textes que j’ai choisis aussi bien dans les grands classiques – Saussure, Whymper, Frison-Roche, Herzog, Bonatti etc.- que dans des ouvrages plus éloignés de la littérature alpine traditionnelle, comme Victor Hugo, Chateaubriand, Elisée Reclus, Jules Barbey d’Aurevilly, René Daumal, Ella Maillart… J’y ai ajouté quelques inédits comme le récit manuscrit de la première ascension de la face nord des Drus par Pierre Allain (en 1935), une merveille d’humour et de modestie, le compte-rendu délicieusement désinvolte de Guy Labour, après avoir passé 7 jours au fond d’une crevasse,  ou le témoignage émouvant de Silvano Gheser, le compagnon de Bonatti dans la tragédie Vincendon et Henry (1956).

J’ai regroupés les textes en six thématiques : Les cathédrales de la terre, La montagne est leur domaine, La montagne en questions, Les jeux de la mort et du hasard, La montagne miroir des âmes et Bonheurs.

Edité chez Flammarion dans la collection Champs classiques, ce livre est le fruit d’une collaboration avec Noëlle Meimarouglou, directrice de collection, et Eugénie de Paillette. Une collaboration studieuse, chaleureuse, bienheureuse…

 Voici quelques extraits, en guise de mise en bouche :

 « Au col de la Brenva vers 16 heures, Bonatti enfila le Grand Corridor à pas rapides. Le brouillard et les nuages s’ouvrent, il arrête de neiger. Le vent impétueux continue et il est insupportable : c’est le moment le plus froid de toute notre présence sur le mont Blanc. À un certain moment, je me vois dépassé en courant sur le côté droit par Vincendon, qui arrête Bonatti, et après lui avoir parlé, ils reviennent tous deux en arrière. Ils nous informent que de continuer sur le versant Nord est autrement dangereux parce que plein de séracs et de crevasses. Notre voie de salut passe par la cime du mont Blanc. À ce point, Henry et Vincendon enlèvent leurs sacs des épaules, imités par moi-même. Mais Bonatti me reprend avec rigueur et me donne l’ordre de continuer, car même quelques minutes d’arrêt peuvent être déterminantes ; probablement lui seul se rend compte de la situation gravissime dans laquelle nous nous trouvons. Puis peut-être pensèrent-ils que hors des points difficiles du point de vue technique, nous étions en sûreté. Voyant que nos amis français persistaient dans l’arrêt en ouvrant les sacs à dos pour se nourrir, je remets le sac à dos et je me détache du chef de leur corde afin de suivre Bonatti. Vincendon et Henry me font comprendre qu’ils vont nous suivre tout de suite. Mais nous ne les reverrons jamais plus. » (Silvano Gheser 2006)

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« Lorsque, du fond des vallées, s’élève et meurt à nos pieds la grande voix géologique, la plainte immense de la terre, faite des mille bruits d’en bas, bruits de l’érosion, de l’eau et du vent ;

Lorsque nous sentons que cette plainte, épuisée par sa longue ascension, est incapable d’entamer le grand silence supérieur ;

Lorsque la perfection même de ce silence est telle qu’elle blesse nos sens ;

Lorsque nous percevons comme un frissonnement de l’espace ;

Lorsque les astres nous apparaissent en plein jour ;

Lorsque la lumière native glisse d’un infini transparent et noir, lumière obscure comme une lumière qui aurait perdu son reflet ;

Lorsque cette lumière pénètre directement nos yeux sans les blesser ; mais lorsque la première neige nous réfléchit cette même lumière avec une violence à nous rendre aveugles ;

Alors, nous reconnaissons l’altitude. » (Pierre Dalloz « Zénith » 1931)

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« Tu étais le meilleur, le plus grand de nous tous… tu étais à nous. Souvenir des Drus, du Badile, du Pouce ou du Peigne où tu n’avais d’égal que ta générosité.

J’ai su ta mort, je l’ai vécue…

À deux pas du salut, à quelques mètres du refuge, tu t’es assoupi dans la neige, en priant pour mourir…

Lorsque le secours te rejoindra, tu rassembleras tes forces pour demander où je me trouve, inquiet de ne pas me voir à tes côtés – c’était notre destin à nous d’être ensemble – et puis sans écouter de réponse, tu t’abandonneras dans le plus grand repos.

Pierre, ma plus grande douleur, celle d’attendre encore pour te rejoindre…

Le Requiem de Mozart t’accompagnera au cimetière d’Ivry… tu aimais tant Mozart, il est mort jeune.

Nous, nés le même jour… tu le sais bien, nous nous retrouverons… Mais aurais-je le privilège de mourir grandi, dans la souffrance ?

Pierrot, mon Pierrot, mon guide de toujours, d’hier, de demain… » (Hommage de Pierre Mazeaud à son ami Pierre Kohlmann, mort sous ses yeux à la descente du Freney en 1961)

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« Après avoir tambouillé notre avoine à la poule au pot (réclame non payée) et des œufs au jambon, et nous être incrustés dans notre incomparable matériel de bivouac « Intégrale » (publicité gratuite), nous nous apprêtons à nous laisser glisser, pas en bas, punaise ! mais dans les bras de cette déesse etc., voir plus haut.

Notre réveil ne se distingue en rien des réveils habituels du même genre, et notre petit déjeuner de notre dîner de la veille. Inutile d’attendre le soleil, il ne sera là que vers cinq ou six heures de l’après-midi. Aussi à six heures (du matin, oui, mes amis) démarrons-nous en silence afin de ne déranger personne, au fait, j’y pense, nous avons même oublié de dire au revoir à notre hôte. Nous retournerons un jour réparer cet oubli.

Cinquante mètres plus haut, sur une très belle plateforme, nous tombons en arrêt devant une paire de respectables péniches. Renseignements pris, ce sont de vieilles savates à Lambert, lâchement abandonnées.

Au bout de peu de temps, nous atteignons la dernière trace de la tentative précédente. Lambert l’a marquée d’un mousqueton, que nous nous empressons de récupérer.

Toujours par les mêmes formules : de dalles en fissures et de fissures en dalles, nous atteignons le sommet à seize heures trente.

Que dire du retour, sinon que, comme la plupart de ceux qui descendent du Petit Dru sans l’avoir monté par sa voie normale (au fait, ils doivent être peu nombreux, puisque la traversée se fait surtout du Petit au Grand), nous nous trompons et descendons un peu trop dans le grand couloir. La nuit approche, est là, et nous ne voyons pas où aller. Les camarades qui se trouvaient à la Charpoua s’empressent de rester au refuge et nous laissent bien mariner tout seuls. Une demi-heure de dérangement pour eux et quelques indications criées intelligemment d’en face nous éviteraient de bivouaquer idiots à une heure du refuge.

Ils nous diront le lendemain, après nous avoir remis dans la voie par leurs conseils judicieux, leur désespoir à nous savoir en perdition, et leurs crânes chauves seront la preuve douloureuse des cheveux qu’à poignées ils se seront arrachés.

Néanmoins, les calvities ne seront que partielles, attendu qu’ils nous savaient en possession de notre formidable « Intégrale » (publicité toujours aussi gratuite).

En attendant, nous nous organisons derechef pour dormir cette nuit aussi douillettement installés que la précédente. Il ne restait plus, paraît-il, que des piaules à un lit et encore, pas au même étage. Il va falloir faire chambre à part. Nous nous y résignons facilement. De temps à autre, la solitude a du bon, que diable !

De bon matin, j’ai vu passer le train, non, c’est pas ça, j’ai vu tomber la neige, et en moins de deux, nous étions recouverts par un grand linceul blanc (évidemment, il n’était pas rouge ou mauve), qui, que, les vallées, le soleil, les nuages, les tutti quanti, les petites fleurs (je les oubliais !) etc. enfin, en vrac, tous les matériaux utiles et nécessaires à un poète pour vous terminer cette littérature en souplesse, les doigts dans le nez et les pieds au mur. C’est tout. » (Pierre Allain, récit manuscrit, 1935)

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Plein d’autres textes drôles, tristes, émouvants ou étonnants à découvrir dans ce petit livre jaune…

Bonne lecture !