2006 était l'année du cinquantenaire du drame Vincendon et Henry. Les médias ont (re)commencé à en parler. Au retour d'un tournage pour le 20h d'Antenne2, Manu Tissier, le journaliste m'a demandé s'il y avait quelque part à Chamonix une plaque à la mémoire des deux victimes. Je lui ai répondu que non. Et j'ai réalisé l'anomalie d'un tel état de fait : après cinquante ans, il était temps que Chamonix rende enfin hommage à Vincendon et Henry, après tant d’erreurs, de cafouillages, de jugements cruels. De silence aussi.

J’ai proposé au maire, Michel Charlet, d’apposer une plaque à leur mémoire au cimetière de Chamonix, à côté des autres victimes de la montagne auxquelles la famille, les proches, la communauté des guides ou des alpinistes avaient rendu hommage.

Après un temps de réflexion, le maire a accepté, et m’a demandé de rédiger un texte. Je l’ai fait après avis de la famille (pour François Henry) et des proches pour Jean Vincendon. Et le 3 janvier 2007, jour anniversaire de leur mort (déclarée), la plaque a été inaugurée.

Jean Vincendon et François Henry

Après avoir réussi l’ascension de la Brenva le 26 décembre 1956, ils sont restés bloqués dans des conditions extrêmes pendant plusieurs jours sur le Grand Plateau (4000 mètres) sans que les secours ne parviennent à les sauver.

En témoignage de compassion pour leurs souffrances et d’admiration pour leur courage

3 janvier 2007 Ville de Chamonix-Mont Blanc

 

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Six mois plus tard, j’accueillais à la maison Jean Henry, le frère aîné (et unique) de François qui vit aux USA avec son épouse Marilène. Je lui ai demandé s’il souhaitait retourner à Chamonix où il n’avait pas remis les pieds depuis… 50 ans. Il était d’accord. Je lui ai proposé de revoir les deux guides sauveteurs encore présents dans la vallée : Gilbert Chappaz et Jean Minster. D’accord. Après contact, ceux-ci ont également accepté. C’est donc le 27 juin 2007 que nous sommes allés à Chamonix. La rencontre a eu lieu d’abord au cimetière. Les guides s’étaient visiblement préparés à ce qui constituait pour tout le monde un évènement important. Gilbert Chappaz s'est adressé à Jean Henry. De sa voix grave, cherchant ses mots, il lui a dit : «Si vous saviez ces misères qu’on s’est tapées à ce sauvetage… C’est assez exceptionnel… » Et puis, il a raconté. Et il a fini par ces quelques mots : « J’suis parti le dernier, et je lui ai dit que… » Silence… Il a levé les yeux vers son interlocuteur, comme s’il revoyait Jean et François : « Je reviendrai vous chercher ».

Jean Henry a compris : « Ils n’ont pas pu aller les rechercher pour un certain nombre de raisons, notamment le mauvais temps. Il a vécu avec ça toute sa vie, et cela a du être très pénible. ». Nous sommes ensuite allés chez les Chappaz pour partager un goûter préparé par Olga (la femme de Gilbert). La conversation s’est poursuivie entre les guides et leurs invités. La télévision  avait été admise à filmer un moment de ces échanges. Au moment de se quitter, loin de la caméra, les deux hommes sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Gilles Chappaz, fils de Gilbert a témoigné : « Mon père avait un grosse pierre dans son sac. Une grosse grosse pierre. Aujourd’hui, il l’a posé. Et à la fin de la journée, il était un peu plus droit ».  De fait, le vieux guide avait enfin trouvé quelqu’un qui, parlant au nom de François, lui a dit qu’il n’avait pas à demander pardon. 


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Gilbert Chappaz (à gauche) et Jean Minster

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Jean Minster toujours élégant...

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Gilbert Chappaz, baroudeur au grand cœur

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Gilbert Chappaz avec Jean Henry :"Si vous saviez toutes les misères qu'on s'est tapées avec ce sauvetage"

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"J'suis parti le dernier..."

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Jean Henry :"Vous n'avez pas à demander pardon"

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Gilles Chappaz :"Mon père avait une grosse pierre dans son sac..."

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Gilbert Chappaz est mort 5 mois plus tard, le 13 novembre suivant. Gilles m’a écrit : « La rencontre avec Jean Henry a été la dernière joie mon père. Merci »

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